"L'Évangile tel qu'il m'a été révélé"
de Maria Valtorta

© Centro Editoriale Valtortiano

 

Se repérer

Consulter la Bible en ligne

Aller sur le forum

Qui sommes-nous

 9.565 - Conforto a Samuele, turbato da Giuda di Keriot. Lezioni dalle api e dalla vela piegata dal turbine.

 5.563 - Samuel, Judas of Kerioth and John. Parable of the Bees.

 Contient une référence à : Matthieu 16,18


dimanche 3 mars 30 (10 -Adar)
Éphraïm


Vers l'index des thématiques

 Le Temple de Jérusalem préfigure l'Eglise

 Satan se sert de la tristesse

 La sollicitude de Dieu

 Judas nie que Jésus puisse réellement souffrir

 La félicité spirituelle de Jésus

 Je demande à Dieu de savoir souffrir

Les ouvriers de Dieu comparés aux abeilles


- Jésus rejoint Samuel sur un escarpement 212

- Et l'invite à méditer avec lui 213

- Judas a rendu Samuel triste 214

- Discours (Perfectionner le Temple et la Loi) 214

- La malice de Judas et des autres 215

- Judas a empoisonné la joie de Samuel 215

- Discours (La providence divine) 216

- Je peux parler avec toi des choses à venir 217

- Arrivée de Judas 217

- Le bonheur de Jean et de Jésus 218

- Le Messie peut-il souffrir ? 218

- Discours (Le bonheur malgré la douleur) 219

- Souffrir, mais savoir souffrir 220

- C'est Judas l'espion et le démon 220

- Rencontre avec Jean et le petit Anna 221

- Jésus bénit des ruches d'abeilles 221

- Discours (Abeilles  : Ouvriers de Dieu) 222

- Qu'adviendra-t-il de Judas ? 223

- Arrivée à la maison 224

- Désormais Samuel ira avec les apôtres 224

Accueil >> Plan du Site >> Sommaire du Tome 8

 

8.26
Jésus, Samuel, Judas et Jean


212> C'est encore Jésus, qui seul et absorbé, va lentement dans l'épaisseur du bois qui est à l'ouest d'Éphraïm. Du torrent monte le bruissement de l'eau et des arbres descendent des chants d'oiseaux. La lumière du soleil printanier et vif répand sa douceur sous l'enchevêtrement des branches, et la marche est silencieuse sur le tapis d'herbes toutes luxuriantes. Les rayons du soleil dessinent un tapis mobile de disques ou de rayures dorées sur le vert de l'herbe, et quelque fleur encore couverte de rosée, frappée en plein par un disque de lumière alors que tout autour c'est l'ombre, resplendit comme si ses pétales étaient des pierres précieuses.

213> Jésus monte vers un escarpement qui s'avance comme un balcon au-dessus du vide. Un balcon sur lequel se dresse un chêne colossal et d'où pendent des branches flexibles de mûres sauvages ou d'églantier, de lierre et de chèvrefeuilles [1] qui, ne trouvant pas de place ni d'appui sur l'endroit où ils ont poussé, trop resserré pour leur exubérante vitalité, se renversent dans le vide comme une chevelure ébouriffée et dénouée, et se tendent dans l'espoir de pouvoir s'accrocher à quelque chose.

Voilà Jésus à la hauteur de l'escarpement. Il se dirige vers la pointe la plus avancée, en écartant l'enchevêtrement des buissons. Une bande d'oiseaux s'enfuient dans un frôlement d'ailes avec des cris effrayés. Jésus s'arrête pour observer l'homme qui l'a précédé là-haut. Il est à plat ventre sur l'herbe, presque au bord de l'escarpement, les coudes appuyés au sol, le visage sur les mains, il regarde dans le vide, vers Jérusalem. C'est Samuel, l'ancien élève de Jonathas ben Uziel. Il est pensif. Il soupire. Il hoche la tête...

Jésus secoue des branches pour attirer son attention, et comme sa tentative est vaine, il ramasse dans l'herbe une pierre et la fait rouler en bas du sentier. Le bruit de la pierre, qui rebondit sur la pente, secoue le jeune homme qui se tourne surpris en disant : "Qui est ici ?"

"Moi, Samuel. Tu m'as précédé dans un de mes endroits préférés de prière" dit Jésus en se montrant de derrière le tronc puissant du chêne placé à la limite du sentier, et il le fait comme s'il venait d'arriver là.

"Oh ! Maître ! J'en suis désolé... Mais je vais te laisser tout de suite la place libre" dit-il en se levant à la hâte et en ramassant son manteau qu'il avait enlevé pour le mettre sous lui.

"Non. Pourquoi ? Il y a de la place pour deux. L'endroit est si beau ainsi isolé, solitaire, suspendu au-dessus du vide, avec tant de lumière et l'horizon par devant ! Pourquoi veux-tu le quitter ?"

"Mais... pour te laisser prier..."

"Et ne pouvons-nous pas le faire ensemble, ou même méditer, en parlant entre nous, en élevant notre esprit en Dieu et en oubliant les hommes et leurs défauts, en pensant à Dieu notre Père et le bon Père de tous ceux qui le cherchent et l'aiment avec bonne volonté ?"

Samuel fait un geste de surprise quand Jésus dit : "et oublier les hommes et leurs défauts..." mais il ne réplique pas, et retourne s'asseoir.

Haut de page

214> Jésus s'assoit à côté de lui sur l'herbe et lui dit : "Assois-toi ici et restons ensemble. Regarde comme l'horizon est limpide aujourd'hui. Si nous avions des yeux d'aigles, nous pourrions voir blanchir les villages qui sont sur les sommets des monts qui entourent comme une couronne Jérusalem. Et, peut-être, nous verrions un point resplendissant dans l'air comme une pierre précieuse qui ferait battre notre cœur; les coupoles d'or de la Maison de Dieu... Regarde : là se trouve Béthel. On voit blanchir ses maisons, et là-bas, au-delà de Béthel, se trouve Bérot. Quelle fourberie subtile celle des anciens habitants de l'endroit et des lieux voisins ! Mais il en est résulté du bien, bien que la tromperie ne soit jamais une arme bonne. Il en est résulté du bien car elle les a mis au service du vrai Dieu. Il convient toujours de perdre les honneurs humains pour acquérir le voisinage du divin, même si les honneurs humains étaient nombreux et de valeur, et le voisinage du divin humble et inconnu. N'est-ce pas ?"

"Oui, Maître, tu parles bien. C'est ce qui est arrivé pour moi."

"Mais tu es triste alors que le changement devrait te rendre heureux. Tu es triste, tu souffres, tu t'isoles, tu regardes vers les lieux que tu as quittés. Tu sembles un oiseau prisonnier qui, serré contre les barreaux de sa prison, regarde avec tant de regret le lieu qu'il a aimé. Je ne te dis pas de ne pas le faire. Tu es libre. Tu peux t'en aller et..."

"Seigneur, Judas t'a peut-être parlé mal de moi pour que tu me parles ainsi ?"

"Non. Judas ne m'a pas parlé. Ce n'est pas à Moi qu'il a parlé. Mais à toi, oui. Et c'est pour cela que tu es triste et c'est pour cela que tu t'isoles découragé."

"Seigneur, si tu sais ces choses sans que personne ne te les ait dites, tu sauras aussi alors que ce n'est pas par désir de te quitter, par repentir de m'être converti, par nostalgie du passé... ni non plus par peur des hommes, de cette peur de leurs châtiments que l'on voudrait m'insinuer, que je suis triste. Je regardais là-bas, c'est vrai. Je regardais vers Jérusalem, mais pas par un désir d'y retourner, je dis d'y retourner comme j'étais auparavant. Parce que, d'y retourner comme Israélite qui aime à entrer dans la Maison de Dieu et à adorer le Très-Haut, j'en ai certainement le désir, comme nous tous, et je ne crois pas que tu puisses me le reprocher."

Haut de page

215>  "Moi, tout le premier, dans ma double Nature, je désire cet autel, et je voudrais le voir entouré de sainteté comme il convient. Comme Fils de Dieu, tout ce qui est pour Lui honneur a pour Moi une voix pleine de douceur, et comme Fils de l'homme, comme Israélite, et par conséquent Fils de la Loi, je vois le Temple et l'autel comme le lieu le plus sacré d'Israël, celui où notre humanité peut s'approcher du Divin et se parfumer dans l'atmosphère qui entoure le trône de Dieu. Je ne supprime pas la Loi, Samuel. Elle m'est sacrée parce que donnée par mon Père. Je la perfectionne et j'y mets des parties nouvelles. Comme Fils de Dieu, je puis le faire. C'est pour cela que le Père m'a envoyé. Je viens fonder le Temple spirituel de mon Église, et contre ce Temple ni hommes ni démons ne prévaudront [2]. Mais les tables de la Loi y auront une place d'honneur, car elles sont éternelles, parfaites, intouchables. Le "ne pas faire tel ou tel péché" contenu dans ces tables, qui contiennent dans leurs brièveté lapidaire tout ce qu'il faut pour être juste aux yeux de Dieu, n'est pas supprimé par ma parole. Au contraire, je vous dis Moi aussi ces dix commandements. Seulement je vous dis de les observer avec perfection, c'est-à-dire pas par peur de la colère de Dieu contre ses transgresseurs, mais par amour pour votre Dieu qui est Père. Je viens mettre votre main de fils dans celle de votre Père. Combien il y a de siècles que ces mains sont séparées ! Le châtiment séparait et la Faute séparait. Une fois venu le Rédempteur, voilà que le péché va être annulé. Les barrières tombent, vous êtes de nouveau les fils de Dieu."

"C'est vrai. Tu es bon et tu réconfortes, toujours. Et tu sais. Je ne te dirai donc pas mon angoisse. Mais je te demande : pourquoi les hommes sont-ils si pervers, et si fous et si sots ? Comment, quels procédés ont-ils pour pouvoir si diaboliquement suggérer le mal ? Et nous, comment sommes-nous aveugles au point de ne pas voir la réalité et de croire à leurs mensonges ? Et comment pouvons-nous devenir de tels démons ? Et le rester quand on est près de Toi ? Je regardais là-bas, et je pensais... Oui, je pensais aux nombreux ruisseaux de poison qui sortent de là pour troubler les fils d'Israël. Je me demandais comment la sagesse des rabbis peut s'allier à tant de perversité qui altère les choses pour induire en erreur. Je pensais, surtout cela, parce que..." Samuel, qui avait parlé avec fougue, s'arrête et baisse la tête.

Jésus termine la phrase : "... parce que Judas, mon apôtre, est ce qu'il est, et donne de la douleur à Moi, et à ceux qui m'entourent ou viennent à Moi, comme tu es venu. Je le sais. Judas essaie de t'éloigner d'ici et t'adresse des insinuations et des railleries..."

Haut de page

216> "Et pas à moi seul. Oui. Il m'a empoisonné ma joie d'être dans la justice. Il me l'empoisonne avec tant d'art que je pense être ici comme un traître pour Toi et pour moi. Pour moi, parce que j'ai l'illusion d'être meilleur alors que je serai cause de ta ruine. En effet je ne me connais pas encore... et je pourrais, en rencontrant ceux du Temple, renoncer à ma résolution et être... Oh ! si je l'avais fait alors, j'aurais eu l'excuse de ne pas te connaître pour ce que tu es, car de Toi, je savais ce qu'on me disait, pour faire de moi un maudit. Mais si je le faisais maintenant ! Quelle sera la malédiction de celui qui trahira le Fils de Dieu ! J'étais ici... pensif, oui. Je me demandais où fuir pour me sauver de moi-même et d'eux. Je pensais fuir en quelque lieu lointain pour me joindre à ceux de la Diaspora... Au loin, au loin, pour empêcher le démon de me faire pécher... Il a raison, ton apôtre, de se méfier de moi. Lui me connaît, car il nous connaît tous, en connaissant les chefs... Et il a raison de douter de moi. Quand il dit : "Mais tu ne sais pas que Lui nous le dit, à nous, que nous serons faibles ? Réfléchis : nous qui sommes les apôtres et qui sommes avec Lui depuis si longtemps. Et toi, empoisonné comme tu l'es par le vieil Israël, qui viens juste d'arriver et d'arriver dans des moments qui nous font trembler, tu crois avoir la force de te garder juste ?" il a raison de le dire." L'homme, découragé, baisse la tête.

 "Que de tristesses savent se donner les fils de l'homme ! En vérité Satan sait se servir de cette tendance pour les terroriser tout à fait et les séparer de la Joie qui vient à leur rencontre pour les sauver. Car la tristesse de l'esprit, la peur du lendemain, les préoccupations sont toujours des armes que l'homme met dans la main de son adversaire. Celui-ci l'effraie avec les fantômes mêmes que l'homme se crée et il y a d'autres hommes qui, en vérité, s'allient à Satan pour l'aider à effrayer leurs frères.  Mais, mon fils, n'y a-t-il donc pas un Père dans le Ciel ? Un Père qui pourvoit pour ce brin d'herbe dans cette fissure dans la roche — cette fissure remplie de terreau, disposée de façon que l'humidité des rosées en courant sur la pierre lisse se rassemble dans ce petit sillon, pour que le brin d'herbe puisse vivre et fleurir avec cette petite fleurette qui n'est pas moins admirable de beauté que le grand soleil qui resplendit là-haut : l'un et l'autre œuvre parfaite du Créateur — un Père qui, s'il a soin de ce brin d'herbe né sur une roche, ne pourrait pas avoir soin d'un de ses fils qui veut fermement le servir ? Oh ! en vérité Dieu ne déçoit pas les "bons" désirs de l'homme, car c'est Lui-même qui les allume dans vos cœurs. C'est Lui, prévoyant et sage, qui crée les circonstances pour favoriser le désir de ses fils et non seulement cela, mais pour redresser et perfectionner un désir de l'honorer qui chemine par des voies imparfaites, et l'amener à un désir de l'honorer en suivant des voies justes. Tu étais parmi ceux-ci. 217> Tu croyais, tu voulais, tu étais convaincu d'honorer Dieu en me persécutant. Le Père a vu que dans ton cœur il n'y avait pas de haine pour Dieu, mais une aspiration à rendre gloire à Dieu en enlevant du monde Celui qu'ils t'avaient dit être l'ennemi de Dieu et le corrupteur des âmes. Et alors Il a créé les circonstances pour exaucer ton désir de rendre gloire à ton Seigneur. Et voilà que tu es parmi nous. Et peux-tu penser que Dieu t'abandonne maintenant qu'il t'a amené ici ? C'est seulement si tu l'abandonnes que la force du mal pourra te dominer."

Haut de page

"Moi, je ne le veux pas. Ma volonté est sincère !" proclame l'homme.

"Et alors de quoi te préoccupes-tu ? De la parole d'un homme ? Laisse-le dire. Il pense avec sa pensée. Une pensée d'homme est toujours imparfaite. Mais je vais y pourvoir."

"Je ne veux pas que tu lui fasses des reproches. Il me suffit que tu m'assures que je ne pécherai pas."

"Je te l'assure. Il ne t'arrivera rien parce que tu ne veux pas que cela t'arrive. Car tu vois, mon fils, il ne te servirait pas d'aller dans la Diaspora et même aux extrémités de la Terre pour préserver ton âme de la haine envers le Christ et du châtiment pour cette haine. Beaucoup en Israël ne se souilleront pas matériellement du Crime, mais ils ne seront pas moins coupables que ceux qui me condamneront et exécuteront la sentence. Avec toi, je puis parler de ces choses, car tu sais déjà que tout est disposé dans ce but. Tu sais le nom et la pensée de ceux qui sont les plus acharnés contre Moi. Tu l'as dit : "Judas nous connaît tous car il connaît tous les Chefs". Mais si lui vous connaît, même vous, inférieurs, car vous êtes comme de petites étoiles en face des planètes plus grandes, vous savez tout autant ce que l'on travaille et comment on travaille et qui travaille, et quels complots on fait, et quels moyens on étudie... Je puis donc parler avec toi. Je ne le pourrais pas avec les autres... Ce que je sais souffrir et compatir, les autres ne le savent pas..."

"Maître, mais comment peux-tu, le sachant, être ainsi... Qui monte par le sentier ?" Samuel se lève pour voir. Il s'écrie : "Judas !"

"Oui, c'est moi. On m'a dit que le Maître est passé par ici, et au contraire, c'est toi que je trouve. Je retourne alors sur mes pas pour te laisser à tes pensées" et il rit de son petit rire qui est plus lugubre que la plainte d'une chouette, tant il manque de sincérité.

"J'y suis Moi aussi. On me demande au village ?" dit Jésus en apparaissant derrière Samuel.

Haut de page

218> "Oh ! Toi ! Alors tu étais en bonne compagnie, Samuel ! Et Toi aussi, Maître..."

"Oui, elle est toujours bonne la compagnie de quelqu'un qui embrasse la justice. Tu me cherchais pour rester avec Moi, alors. Viens. Il y a de la place pour toi, comme pour Jean s'il était avec toi."

"Il est en bas, occupé avec d'autres pèlerins."

"Alors il faudra que j'aille, s'il y a des pèlerins."

"Non, ils restent toute la journée de demain. Jean est en train de les installer dans nos lits pour leur séjour. Il est heureux de le faire. D'ailleurs tout le rend heureux. Vous vous ressemblez vraiment, et je ne sais pas comment vous faites pour être heureux toujours et pour toutes les choses les plus... affligeantes."

"C'est cette question que j'allais poser quand tu es arrivé !" s'écrie Samuel.

"Ah ! oui ! Toi aussi, alors, tu ne te sens pas heureux, et tu t'étonnes que d'autres dans des conditions encore plus... difficiles que les nôtres, puissent l'être."

"Je ne suis pas malheureux, je ne parle pas pour moi, mais je me demande de quelle source vient la sérénité du Maître, qui n'ignore pas son avenir, et qui pourtant ne se trouble de rien."

 "Mais d'une source céleste ! C'est naturel ! Lui est Dieu ! Tu en doutes peut-être ? Un Dieu peut-Il souffrir ? Il est au-dessus de la douleur. L'amour du Père est pour Lui comme... comme un vin enivrant. Et un vin enivrant est pour Lui la conviction que ses actions... sont le salut du monde. Et puis... Lui peut-il avoir les réactions physiques que nous, humbles hommes, avons ? Cela est contraire au bon sens. Si Adam innocent ne connaissait de douleurs d'aucune espèce, et ne les aurait jamais connues s'il était resté innocent, Jésus le... Super-innocent, la créature... je ne sais comment la nommer : incréée puisqu'elle est Dieu, ou créée puisqu'elle a des parents... oh ! que de "pourquoi" insolubles pour ceux de l'avenir, mon Maître ! Si Adam fut exempt de la douleur à cause de son innocence, peut-on peut-être s'imaginer que Jésus ait à souffrir ?"

Jésus reste la tête inclinée. Il s'est assis de nouveau sur l'herbe. Ses cheveux voilent son visage. Je ne vois donc pas son expression.

Samuel, debout, en face de Judas lui aussi debout, réplique : "Mais s'il doit être le Rédempteur, il doit réellement souffrir. Tu ne te rappelles pas David et Isaïe ?"

Haut de page

219> "Je me les rappelle ! Je me les rappelle ! Mais eux, tout en voyant la figure du Rédempteur, ne voyaient pas le secours immatériel que le Rédempteur aurait eu pour être... disons : torturé, sans ressentir de douleur."

"Et quel secours ? Une créature pourra aimer la douleur, ou la subir avec résignation, selon sa perfection de justice. Mais elle la sentira toujours. Autrement... si elle ne la sentait pas... ce ne serait pas de la douleur."

"Jésus est Fils de Dieu."

"Mais ce n'est pas un fantôme ! C'est une vraie Chair ! La chair souffre si elle est torturée. C'est un homme véritable ! La pensée de l'homme souffre s'il est offensé et si on fait de lui un objet de mépris."

"Son union avec Dieu élimine en Lui ces choses de l'homme."

 Jésus lève la tête et parle : "En vérité je te dis, ô Judas, que je souffre et souffrirai comme tout homme, et plus que tout homme. Mais je puis être heureux malgré cela, de la sainte et spirituelle félicité de ceux qui ont obtenu la libération des tristesses de la Terre parce qu'ils ont embrassé la volonté de Dieu comme leur unique épouse. Je le puis parce que j'ai dépassé le concept humain de la félicité, l'inquiétude de la félicité, telle que les hommes se la représentent. Je ne poursuis pas ce qui, selon l'homme, constitue la félicité; mais je mets ma joie justement en ce qui est à l'opposé de ce que l'homme poursuit comme tel. Les choses que l'homme fuit et méprise, parce qu'il les considère comme un fardeau et une douleur, représentent pour Moi la chose la plus douce. Je ne regarde pas l'heure. Je regarde les conséquences que l'heure peut créer dans l'éternité. Mon épisode cesse, mais son fruit dure. Ma douleur a une fin, mais les valeurs de cette douleur n'ont pas de fin. Et qu'en ferais-je d'une heure de ce que l'on appelle "être heureux" sur la Terre, une heure atteinte après une poursuite de plusieurs années, de plusieurs lustres, quand ensuite cette heure ne pourrait venir avec Moi dans l'Éternité en tant que joie, quand j'aurais dû en jouir pour Moi seul, sans en faire part à ceux que j'aime ?"

"Mais si tu triomphais, à nous qui te suivons, nous reviendrait une partie de ta félicité !" s'écrie Judas.

 "Vous ? Et qu'êtes vous en comparaison des multitudes passées, présentes, à venir, auxquelles ma douleur donnera la joie ? Je vois bien au-delà de la félicité terrestre. Je plonge mon regard au-delà dans le surnaturel. Je vois ma douleur se changer en joie éternelle pour une multitude de créatures. Et j'embrasse la douleur comme la plus grande force pour atteindre la félicité parfaite, qui est celle d'aimer le prochain jusqu'à souffrir pour lui donner la joie. Jusqu'à mourir pour lui."

Haut de page

220> "Je ne comprends pas cette félicité" proclame Judas.

"Tu n'es pas encore sage, autrement tu la comprendrais."

"Et Jean l'est ? Il est plus ignorant que moi !"

"Humainement, oui. Mais il possède la science de l'amour."

"C'est bien. Mais je ne crois pas que l'amour empêche les bâtons d'être des bâtons et les pierres d'être des pierres et de faire souffrir les chairs qu'ils frappent. Tu dis toujours que t'est chère la douleur, parce qu'elle est pour Toi amour. Mais quand réellement tu seras pris et torturé, si toutefois cela est possible, je ne sais pas si tu auras encore cette pensée. Pense à cela pendant que tu peux fuir la douleur. Elle sera terrible, tu sais ? Si les hommes peuvent te prendre... oh ! ils n'auront pas d'égards pour Toi !"

Jésus le regarde. Il est très pâle. Ses yeux bien ouverts semblent voir, au-delà du visage de Judas, toutes les tortures qui l'attendent, et pourtant dans leur tristesse ils restent pleins de douceur et surtout sereins : deux yeux limpides d'un innocent en paix. Il répond : "Je le sais. Je sais même ce que tu ne sais pas. Mais j'espère dans la miséricorde de Dieu. Lui, qui est miséricordieux pour les pécheurs, usera de miséricorde envers Moi aussi. Je ne Lui demande pas de ne pas souffrir, mais de savoir souffrir. Et maintenant allons. Samuel, précède-nous un peu et avertis Jean que nous serons bientôt au village." Samuel s'incline et s'en va vite.

Jésus commence à descendre. Le sentier est si étroit qu'ils doivent avancer l'un derrière l'autre, mais cela n'empêche pas Judas de parler : "Tu te fies trop à cet homme, Maître. Je t'ai dit ce qu'il est : c'est le plus exalté et le plus exaltable des disciples de Jonathas. De toutes façons, maintenant, c'est trop tard. Tu t'es mis entre ses mains. C'est un espion près de Toi. Et Toi, qui plus d'une fois et les autres plus que Toi, avez pensé que moi je l'étais ! Moi, je ne suis pas un espion."

Jésus s'arrête et se retourne. La douleur et la majesté se fondent dans son visage et dans son regard qui fixe l'apôtre. Il dit : "Non. Pas un espion. Tu es un démon. Tu as dérobé au Serpent sa prérogative de séduire et de tromper pour détacher de Dieu. Ton comportement n'est ni pierre ni bâton, mais il me blesse plus qu'un coup de pierre ou de bâton. Oh ! dans mon atroce souffrance, il n'y aura pas de chose plus grande que ton comportement pour faire souffrir le martyre au Martyr." Jésus se couvre le visage de ses mains, comme pour se cacher l'horreur, et puis se met à descendre en vitesse par le sentier.

Haut de page

221> Judas crie derrière Lui : "Maître ! Maître ! Pourquoi m'affliges-tu ? Cet homme faux t'a certainement fait des calomnies... Écoute-moi, Maître !"

Jésus ne l'écoute pas. Il court, il vole dans la descente. Il passe sans s'arrêter près des bûcherons ou des bergers qui le saluent. Il passe, salue, mais ne s'arrête pas. Judas se résigne à se taire...

Ils sont presque en bas quand ils croisent Jean qui, avec son visage limpide, qu'éclairé son paisible sourire, est en train de monter vers eux. Il tient par la main un enfant qui babille en suçant un rayon de miel.

"Maître, me voici ! Ce sont des gens de Césarée de Philippe. Ils ont su que tu es ici, et ils sont venus. Mais comme c'est étrange ! Personne n'a parlé, et tout le monde sait où tu es ! Maintenant ils se reposent. Ils sont très fatigués. Je suis allé me faire donner par Dina du lait et du miel, car il y a un malade. Je l'ai mis dans mon lit. Je n'ai pas peur. Et le petit Anna a voulu venir avec moi. Ne le touche pas, Maître, il est plein de miel" et le bon Jean rit, lui qui a sur ses vêtements de nombreuses gouttes de miel et des marques de doigts. Il rit en cherchant à retenir en arrière le petit qui voudrait aller offrir à Jésus son rayon de miel à moitié sucé et qui crie : "Viens. Il y en a des quantités pour Toi !"

"Oui. On est en train d'enlever les rayons chez Dina. Je le savais. Ses abeilles ont essaimé depuis peu" explique Jean.

Ils se remettent en route pour arriver à la première maison où retentit encore le tam-tam dont se servent les apiculteurs, je ne sais pas exactement pour quelle raison. Des grappes d'abeilles — elles semblent de grosses pignes d'un drôle de raisin — pendent à certaines branches, et des hommes les recueillent pour les porter aux nouvelles ruches. Plus loin sortent des ruches déjà installées et y rentrent des abeilles qui bourdonnent inlassablement.

Des hommes saluent et une femme accourt avec de très beaux rayons qu'elle offre à Jésus.

"Pourquoi t'en prives-tu ? Tu en as déjà donné à Jean..."

"Oh ! mes abeilles ont donné une récolte abondante. Cela ne me gêne pas d'en offrir. Pourtant bénis les nouveaux essaims. Regarde : ils sont en train de recueillir le dernier. Cette année nous avons eu deux fois plus de ruches."

Haut de page

222> Jésus va vers les minuscules cités des abeilles et les bénit une par une, en levant la main au milieu du bourdonnement des ouvrières qui n'arrêtent pas leur travail.

"Elles sont toutes en fête et aussi toutes agitées. Demeure nouvelle..." dit un homme.

"Et de nouvelles noces. On dirait vraiment des femmes qui préparent la fête nuptiale" dit un autre.

"Oui, mais les femmes bavardent plus qu'elles ne travaillent. Celles-ci, au contraire, travaillent en silence, et elles travaillent même les jours de festin de noces. Elles ne cessent de travailler pour faire leur royaume et y entrer leurs richesses" répond un troisième.

 "Travailler toujours pour la vertu, c'est permis, c'est même un devoir. Travailler sans arrêt pour le gain, non. Ne peuvent le faire que ceux qui ne savent pas qu'il y a un Dieu qu'il faut honorer en son jour. Travailler en silence, c'est un mérite que tout le monde devrait apprendre des abeilles, car c'est dans le silence que se font saintement les choses saintes. Vous, soyez comme vos abeilles dans la justice : inlassables et silencieux. Dieu voit. Dieu récompense. Paix à vous" dit Jésus. Et resté seul avec ses apôtres, il dit : "Et c'est spécialement aux ouvriers de Dieu que je propose comme modèles les abeilles. Elles déposent dans le secret de la. ruche le miel formé en leur intérieur par un travail infatigable sur des corolles saines. Leur fatigue ne paraît même pas telle, tant elles travaillent avec bonne volonté, en volant, points d'or, de fleur en fleur, et puis elles entrent chargées de sucs pour élaborer leur miel dans l'intimité des cellules. Il faudrait savoir les imiter. Choisir les enseignements, les doctrines, les amitiés saines, capables de donner des sucs d'une vertu véritable, et puis savoir s'isoler pour élaborer, à partir de ce que l'on a récolté avec entrain, la vertu, la justice, qui est comme le miel tiré de nombreux éléments sains, sans oublier la bonne volonté sans laquelle les sucs pris ça et là ne servent à rien. Savoir méditer humblement, à l'intérieur du cœur, sur ce que nous avons vu de bon et entendu, de bon, sans envie si près des abeilles ouvrières il y a les reines, c'est-à-dire quelqu'un de plus juste que ne l'est celui qui médite. Toutes les abeilles sont nécessaires dans la ruche, aussi bien les ouvrières que les reines. Malheur si toutes étaient des reines; malheur si toutes étaient des ouvrières. Elles mourraient aussi bien les unes que les autres. Car les reines n'auraient pas de nourriture pour procréer s'il n'y avait pas d'ouvrières, et les ouvrières cesseraient d'exister si les reines ne procréaient pas. Et ne pas envier les reines. 223> Elles ont elles aussi leur fatigue et leur pénitence. Elles ne voient le soleil qu'une seule fois, dans l'unique vol nuptial. Avant et après, il y a seulement et toujours la clôture entre les parois ambrées de la ruche. Chacun a son devoir, et chaque devoir est un choix, et tout choix est une charge en plus d'un honneur. Et les ouvrières ne perdent pas leur temps à des vols sans profit, ou à des vols dangereux sur des fleurs malades et vénéneuses. Elles ne tentent pas l'aventure, elles ne désobéissent pas à leur mission, elles ne se révoltent pas contre la fin pour laquelle elles ont été créées. Oh ! admirables petits êtres ! Que d'enseignements pour les hommes !..."

Haut de page

Jésus se tait, perdu dans sa méditation. Judas se souvient tout à coup qu'il doit aller je ne sais où, et s'en va en courant. Il reste Jésus et Jean. Jean regarde Jésus sans se faire remarquer. Un regard attentif, affectueusement angoissé. Jésus lève la tête et se tourne un peu pour rencontrer le regard du Préféré qui l'étudie. Son visage s'éclaire alors qu'il l'attire à Lui.

Jean, ainsi embrassé, demande tout en marchant : "Judas t'a donné d'autre douleur, n'est-ce pas ? Et il doit avoir troublé aussi Samuel."

"Pourquoi ? T'en a-t-il parlé ?"

"Non. Mais j'ai compris. Il a dit seulement : "Généralement, en vivant près de quelqu'un qui est vraiment bon, on devient bon. Mais Judas ne l'est pas bien qu'il vive avec le Maître depuis trois ans. Il est profondément corrompu et la bonté du Christ ne pénètre pas en lui, tant il est rempli de perversité". Je n'ai su que dire... car c'est vrai... Mais pourquoi est-il ainsi Judas ? Est-il possible qu'il ne change jamais ? Et pourtant... nous avons tous les mêmes leçons... et quand il est venu parmi nous, il n'était pas pire que nous..."

"Mon Jean ! Mon doux enfant !" Jésus dépose un baiser sur son front découvert et si pur, et lui murmure dans les cheveux qui se soulèvent blonds et légers : "Il y a des créatures qui semblent vivre pour détruire le bien qui est en elles. Tu es pêcheur et tu sais comment fait la voile quand le tourbillon la presse. Elle s'abaisse tellement vers l'eau qu'elle renverserait la barque et deviendrait dangereuse pour elle, de sorte que parfois il faut la descendre et se passer d'aile pour aller vers le nid. Car la voile, prise par le tourbillon, n'est plus une aile mais du lest qui l'amène au fond, à la mort, au lieu de l'amener au salut. Mais si le souffle féroce du tourbillon s'apaise, ne serait-ce que de courts instants, voilà que la voile redevient tout de suite une aile et court rapidement vers le port pour conduire au salut. 224> Il en est ainsi de beaucoup d'âmes. Il suffit que le tourbillon des passions s'apaise pour que l'âme abaissée, et pour ainsi dire submergée par...par ce qui n'est pas bon, recommence à avoir des aspirations vers le Bien."

Haut de page

*Oui, Maître. Mais avec cela... dis-moi... est-ce que Judas arrivera jamais à ton port ?"

"Oh ! ne me fais pas regarder l'avenir de l'un de mes plus chers ! J'ai devant Moi l'avenir de millions d'âmes pour lesquelles sera inutile ma douleur !... J'ai devant Moi toutes les souillures du monde... La nausée me bouleverse. La nausée de tout ce bouillonnement de choses immondes qui comme un fleuve couvre la Terre et la couvrira, avec des aspects divers, mais toujours horribles pour la Perfection, jusqu'à la fin des siècles. Ne me fais pas regarder ! Laisse-moi me désaltérer et me réconforter à une source qui ignore la corruption, et que j'oublie la pourriture vermineuse d'un trop grand nombre, en te regardant toi seul, ma paix !" et il dépose un baiser encore, les yeux dans les yeux, et en plongeant son regard dans les yeux limpides de l'apôtre vierge et affectueux...

Ils entrent dans la maison. Dans la cuisine se trouve Samuel qui casse du bois pour épargner à la petite vieille la fatigue d'allumer le feu.

Jésus s'adresse à la femme; "Les pèlerins dorment-ils ?"

"Je crois que oui. Je n'entends aucun bruit. Maintenant je porte de l'eau aux montures. Elles sont sous le hangar."

"Je vais le faire, mère. Va plutôt chez Rachel. Elle m'a promis du fromage frais. Dis-lui que je la paierai le sabbat" dit Jean, en prenant les deux baquets pleins d'eau.

Restent seuls Jésus et Samuel. Jésus va près de l'homme qui, penché sur le feu, souffle pour allumer la flamme, et il lui met la main sur l'épaule en disant : "Judas nous a interrompu là-haut... Je veux te dire que je t'enverrai avec les apôtres le lendemain du sabbat. Peut-être le préfères-tu..."

"Merci, Maître. Je regrette de perdre ton voisinage, mais chez tes apôtres je te retrouve encore, et je préfère, oui, rester loin de Judas. Je n'osais pas te le demander..."

"C'est bien. C'est décidé. Et aie pitié, pour lui, comme Moi. Et n'en parle pas à Pierre ni à personne..."

"Je sais me taire, Maître."

"Après viendront les disciples. Il y a Hermas et Étienne, et Isaac, deux sages et un juste, et tant d'autres. Tu te trouveras bien, parmi de vrais frères."

225> "Oui, Maître. Tu comprends et tu secours. Tu es vraiment le bon Maître" et il se penche pour baiser la main de Jésus.

Haut de page

 



[1] La présence de ces plantes est attestée en Palestine

[2] Matthieu 16,18