"La Cité Mystique de Dieu"
de
María Jesús de Ágreda
Traduction P. Thomas Croset, 1715
Numérisation de l'Abbaye Saint-Benoît


aucun accent

Qui est Marie d'Agreda


Testament que fit sur la croix Jésus-Christ, notre Sauveur priant son Père éternel.


Instruction que notre auguste Maîtresse m'a donnée.


<<Retour au chapitre correspondant de Maria Valtorta<< 


 

Livre 6 - Chapitre 22.
Notre Sauveur Jésus-Christ est crucifié au mont du Calvaire.
Les sept paroles qu'il prononça du haut de la croix.
Sa très-sainte mère s'y trouve présente, percée de douleur.


§ 1375. Notre véritable et nouvel Isaac, fils du Père éternel, arriva au mont du sacrifice, au même lieu où fut essayée la figure sur le fils du patriarche Abraham [1] et où l'on exécuta sur le très-innocent Agneau la rigueur qui fut suspendue à l'égard de 149> l'ancien Isaac qui le représentait. Le mont du Calvaire était un lieu méprisé, comme étant destiné pour le supplice des plus insignes criminels, dont les cadavres infects le rendaient encore plus ignominieux. Notre très-doux Jésus y arriva épuisé de fatigue, couvert de sang et de plaies, et tout défiguré. La vertu de la Divinité qui déifiait sa très-sainte humanité par l'union hypostatique, le soutint, non pour le soulager mais pour le mortifier dans ses souffrances, afin que son amour immense en fût rassasié de telle sorte néanmoins qu'il lui conservât la vie, jusqu'à ce qu'il fût permis à la mort de la lui ôter sur la croix. Navrée de douleur, la divine Mère parvint aussi su sommet du Calvaire, et put corporellement s'approcher de son Fils; mais en esprit et par ce qu'elle souffrait, elle était comme hors d'elle-même, car elle ne vivait plus que dans son bien-aimé et de ses souffrances. Saint Jean et les trois Marie étaient auprès d'elle, parce qu'elle avait prié le Très-Haut de lui accorder cette seule et sainte compagnie, et leur avait obtenu de sa divine Majesté cette grande faveur de se trouver si près du Sauveur au pied de la croix.

§ 1376. Comme la très-prudente Mère connaissait que les mystères de la Rédemption allaient être accomplis, quand elle vit que les bourreaux se disposaient à dépouiller le Seigneur pour le crucifier, elle se tourna en esprit vers le Père éternel et lui adressa cette prière : "Mon Seigneur et mon Dieu, vous êtes Père de votre Fils unique, qui, par la génération éternelle, est né Dieu véritable de Dieu véritable, 150> qui n'est autre que vous ; et par la génération temporelle il est né de mon sein, où je lui ai donné le corps humain dans lequel il souffre. Je l'ai nourri de mon propre lait; en qualité de Mère, je l'aime comme le meilleur Fils qui ait jamais pu naître d'une autre créature, et j'ai un droit naturel sur son humanité très-sainte en la personne qu'il a : et votre divine Providence ne dénie jamais ce droit à qui appartient. Or je vous offre maintenant ce droit de mère, et le mets de nouveau entre vos mains, afin que votre Fils et le mien soit sacrifié pour la rédemption du genre humain. Acceptez, Seigneur, mon offrande, puisque je ne vous offrirais pas autant si j'étais moi-même crucifiée; non-seulement parce que mon Fils est vrai Dieu et de votre propre substance, mais aussi par rapport à ma douleur. Car, si je mourais, et que les sorts fussent changés afin que sa très-sainte vie fût conservée, ce serait pour moi une grande consolation et l'accomplissement de mes désirs." Le Père éternel accueillit cette prière de notre auguste Reine avec une complaisance ineffable. Il ne fut permis au patriarche Abraham que l'essai du sacrifice figuratif de son fils [2], parce que le Père éternel en réservait l'exécution et la réalité pour son Fils unique. Cette mystique cérémonie ne fut pas non plus communiquée à Sara, mère d'Isaac, non-seulement à cause de la prompte obéissance d'Abraham, mais aussi parce 151> que ce secret ne devait pas même être confié à l'amour maternel de Sara, qui peut-être, quoiqu'elle fût sainte et juste, aurait entrepris de s'opposer à l'ordre du Seigneur. Mais il n'en arriva pas de même à l'égard de l'incomparable Marie ; car le Père éternel put avec sûreté lui confier sa volonté éternelle, afin qu'elle coopérât dans une juste proportion au sacrifice du Fils unique, en s'associant à la volonté même du Père.

§ 1377. La Mère invincible ayant achevé cette prière, connut que les impitoyables ministres de la Passion voulaient, comme le rapportent saint Matthieu et saint Marc [3], faire boire au Seigneur du vin mêlé avec du fiel et de la myrrhe, pour augmenter les peines de sa Majesté. Les Juifs prirent prétexte de la coutume qu'ils avaient de donner aux condamnés à mort une certaine quantité de vin généreux et aromatique, pour leur fortifier les esprits vitaux, afin qu'ils subissent leur supplice avec plus de courage cette coutume s'était introduite à propos de ce que dit Salomon dans les Proverbes : Donnez du cidre à ceux qui sont affligés, et du vin à ceux qui sont dans l'amertume du cœur [4]. Cette boisson pouvait animer et soulager un peu les autres condamnés; mais les Juifs, par une cruauté étrange, y mêlèrent tant de fiel, qu'elle ne pouvait causer à notre adorable Sauveur qu'une extrême amertume. La divine Mère connut cette perfidie, et, touchée d'une compassion 152> maternelle, elle pria avec beaucoup de larmes le Seigneur de ne la point prendre. Et sa Majesté condescendit de telle sorte aux prières de sa Mère, qu'ayant goûté l'amertume de ce vin pour ne pas refuser entièrement cette nouvelle mortification, elle n'en voulut pas boire [5].

§ 1378. On était déjà à la sixième heure du jour, qui répond à celle de midi ; et les bourreaux étant sur le point de crucifier le Sauveur, le dépouillèrent de la tunique sans couture. Et comme cette tunique était étroite et longue, ils la lui ôtèrent par le haut sans lui ôter la couronne d'épines; mais ils y mirent tant de violence, qu'ils arrachèrent la couronne avec la même tunique d'une manière impitoyable ; car ils lui ouvrirent de nouveau les blessures de sa tète sacrée, dans quelques-unes desquelles restèrent lés pointes des épines, qui, nonobstant leur dureté, ne laissèrent pas de se rompre par la forée avec laquelle les bourreaux lui enlevèrent la tunique, et avec elle la couronne. Ils la lui replacèrent aussitôt sur la tête avec une cruauté inouïe, ajoutant plaies sur plaies: Ils renouvelèrent aussi celles de son très-saint corps car la tunique s'y était comme collée, de sorte qu'en la lui arrachant ils ajoutèrent, comme dit David [6], des douleurs nouvelles à celles de ses plaies. On dépouilla quatre fois notre adorable Sauveur dans le cours de sa Passion. La première, pour le fouetter lorsqu'on le lia à la colonne; la seconde, pour lui 153> mettre le manteau de pourpre par dérision; la troisième, quand on le lui ôta pour le revêtir de sa tunique; la quatrième fois sur le Calvaire, pour le laisser en cet état ; et alors ses souffrances furent plus vives, parce que ses plaies étaient plus profondes, que sa très-sainte humanité était réduite à une faiblesse extrême, et que le mont du Calvaire était plus exposé aux intempéries de l'air: car il fut aussi permis au vent et su froid de l'affliger en sa mort.

§ 1379. Une de ses plus grandes peines fut de se voir nu en la présence de sa bienheureuse Mère, des pieuses femmes qui l'accompagnaient, et de la multitude du peuple qui assistait à ce triste spectacle. Il ne réserva par son pouvoir divin que le caleçon que sa très-sainte Mère lui avait mis en Égypte; en effet, il ne fut pas possible aux bourreaux de le lui ôter, ni lorsqu'ils le fouettèrent, ni quand ils le dépouillèrent pour le crucifier : ainsi il le portait lorsqu'il fut déposé dans le sépulcre, et c'est ce qui m'a été déclaré plusieurs fois. Il est vrai que le Sauveur serait mort volontiers tout nu et sans ce caleçon, pour mourir dans la dernière pauvreté, et sans rien avoir de tout ce qu'il avait créé et dont il était le Seigneur véritable, si sa très-sainte Mère ne l'eût prié de ne point permettre qu'on le lui ôtât : le Seigneur se rendit à ses désirs, parce qu'il suppléait par cette espèce d'obéissance filiale à l'extrême pauvreté en laquelle il souhaitait mourir. La sainte croix était étendue par terre, et les bourreaux préparaient les 154> autres choses nécessaires pour crucifier notre divin Maître, aussi bien que les deux voleurs qui devaient mourir en même temps. Et tandis qu'ils s'occupaient de ces préparatifs, il fit cette prière au Père éternel :

§ 1380. "Mon Père, Dieu éternel, infini en bonté et en justice, j'offre à votre Majesté incompréhensible tout mon être humain et toutes les œuvres que j'ai faites en lui par votre très-sainte volonté, après avoir descendu de vôtre sein dans cette chair passible et mortelle, pour racheter en elle mes frères les hommes. Je vous offre, Seigneur, avec moi, ma Mère bien-aimée, son amour, ses œuvres très-parfaites, ses douleurs, ses peines, ses fatigues, et la prudente sollicitude avec laquelle elle s'est attachée à me servir, à m'imiter, à m'accompagner jusqu'à la mort. Je vous offre le petit troupeau de mes apôtres, la sainte Église, et l'assemblée des fidèles, telle qu'elle existe maintenant et qu'elle existera jusqu'à la fin du monde, et avec elle tous les mortels enfants d'Adam. Je remets tout entre vos mains comme étant le vrai Dieu et le Seigneur tout-puissant : et pour ce qui me regarde, je souffre et je meurs volontairement pour tous; et par cette volonté je veux que tous soient sauvés, si tous veulent me suivre, et profiter de leur rédemption, afin que d'esclaves du démon, ils deviennent vos enfants, mes frères et mes cohéritiers par la grâce que je leur ai méritée. Je vous offre, en particulier, Seigneur, les pauvres, les 155> misérables et les affligés, qui sont mes amis, et qui m'ont suivi par le chemin de la croix. Et je désire que les noms des justes et des prédestinés soient écrits dans votre mémoire éternelle. Je vous prie, mon Père, d'arrêter les effets de votre justice envers les hommes, de ne point leur infliger les châtiments dont ils se sont rendus dignes par leurs péchés, enfin, d'être désormais leur Père, comme vous êtes le mien. Je vous prie aussi pour ceux qui assistent à ma mort avec une pieuse affection, afin qu'ils soient éclairés de votre divine lumière; et pour tous ceux qui me persécutent, afin qu'ils se convertissent à la vérité; et surtout je vous prie pour l'exaltation de votre ineffable et très-saint Nom."

§ 1381. La bienheureuse Vierge connut cette prière de notre Sauveur, et pour l'imiter, elle pria de son côté le Père éternel dans les termes qui convenaient à sa qualité de mère. Elle n’oublia jamais d'accomplir cette première parole qu'elle entendit de la bouche de son Fils et de son Maître nouvellement né: Rendez-vous semblable à moi, ma bien-aimée. Le Seigneur ne manqua jamais non plus de remplir la promesse qu'il lui avait faite de lui donner par sa toute-puissance un nouvel être de grâce divine, qui serait au-dessus de celui de toutes les créatures, en retour du nouvel être humain qu'elle donna au Verbe éternel dans son sein virginal. Ce bienfait renfermait la très-haute connaissance qu'elle avait de toutes les opérations de la très-sainte humanité de son Fils, sans que la moindre lui échappât. Et 156> elle les imita, comme elle les connut; de sorte qu'elle fut toujours soigneuse à les observer, habile à les pénétrer, prompte en l'exécution, forte et diligente en toutes ses œuvres. En cela elle ne fut point troublée par la douleur, ni empêchée par les peines, ni embarrassée par les persécutions, ni attiédie par l'amertume de la Passion. Et quoique cette constance fût admirable en notre auguste Reine, elle l'aurait été pourtant moins, si elle n'eût assisté à la Passion de son Fils que comme les autres justes. Mais il n'en fut point ainsi: unique et exceptionnelle en toutes choses, elle sentait en son très-saint corps, comme je l'ai dit ailleurs, les douleurs intérieures et extérieures que notre Sauveur souffrait en sa personne sacrée. On peut dire, quant à cette correspondance sympathique, que cette divine Mère fut aussi fouettée et couronnée d'épines, qu'elle reçut des crachats et des soufflets, qu'elle porta la croix sur ses épaules, et qu'elle y fut clouée, puisqu'elle subit en son corps tous ces tourments, aussi bien que les autres; sans doute ce fut d'une manière différente, mais toujours avec une très-grande ressemblance, afin que la Mère fût en tout la vive image du, Fils. Outre qu'en cela la grandeur et la dignité de la très-pure Marie devaient répondre à celles du Sauveur suivant toute la proportion dont elle était capable, cette merveille renferma un autre mystère : ce fut de satisfaire en quelque sorte à l'amour de Jésus-Christ, et à l'excellence de sa Passion, qui devait être par là fidèlement reproduite par une simple créature. Or, quelle est celle qui pût prétendre 157> à ce glorieux privilège, comme sa propre Mère ?

§ 1382. Les bourreaux voulant marquer sur la croix les trous où ils devaient mettre les clous, ordonnèrent insolemment au Créateur de l'univers (O témérité effroyable) ! de s'étendre sur la même croix, et le Maître de l'humilité obéit sans résistance. Mais par une malice inouïe, ils marquèrent la place des trous à une distance plus grande que ne l'indiquait la longueur des bras et du reste du corps. La Mère de la lumière remarqua cette nouvelle cruauté, et ce fut une des plus grandes afflictions qu'elle souffrit dans toute la Passion, car elle pénétra les intentions perverses de ces ministres d'iniquité, et prévit les douleurs que son très-saint Fils souffrirait quand on le clouerait sur la croix. Mais elle ne put l'empêcher, attendu que le même Seigneur voulait souffrir encore cette peine pour les hommes. Et lorsque le Sauveur se leva de la croix afin qu'on y pratiquât les trous, notre auguste Princesse s'en approcha et l'aida à se relever en le prenant par le bras, puis elle l'adora et lui baisa la main avec une profonde vénération. Les bourreaux le lui permirent, parce qu'ils croyaient que la présence de sa Mère ne ferait qu'augmenter l'affliction du Seigneur, auquel ils n'épargnèrent aucune des douleurs qu'ils purent imaginer. Mais ils n'en pénétrèrent point le mystère, car notre adorable Rédempteur n'eut point d'autre plus grande consolation dans sa Passion que de voir sa très-sainte Mère, et de considérer la beauté de son âme, et en elle sa 158> plus fidèle image, et la complète acquisition du fruit de sa Passion et de sa mort. En ce moment cette vue remplit notre Seigneur Jésus-Christ d'une joie intérieure, qui contribua en quelque façon à le fortifier.

§ 1383. Après qu'on eut fait les trois trous dans la sainte croix, les bourreaux ordonnèrent une seconde fois au Sauveur de s'y étendre pour l'y clouer. Et le souverain et puissant Monarque, le Maître de la patience obéit et se mit sur la croix, étendant les bras au gré des ministres de sa mort. Il était si exténué et si défiguré, que si ces barbares eussent conservé quelque reste de raison et d'humanité, ils n'auraient pu persister dans leur cruauté en voyant la douceur, l'humilité, les plaies et l'état pitoyable de l'innocent Agneau. Mais les Juifs et les satellites (O terribles et impénétrables jugements du Seigneur!) étaient animés de la haine implacable et pleins de la malice des démons, et, privés de tout sentiment humain, ils n'agissaient plus qu'avec une fureur diabolique.

§ 1384. Or, l’un des bourreaux prit la main de notre adorable Sauveur, et tandis qu'il la tenait sur le trou de la croix, un autre bourreau la cloua, perçant à coups de marteau la main du Seigneur avec un gros clou aigu, qui rompit les veines et les nerfs, et disloqua les os de cette main sacrée qui avait fait les cieux et tout ce qu'ils renferment. Quand il fallut clouer l'autre main, le bras ne put pas arriver au trou, parce que les nerfs s'étaient retirés et que l'on avait 159> pratiqué malicieusement les trous trop distants l'un de l'autre, comme on l'a vu plus haut. Et pour en venir à bout , ces hommes impitoyables prirent la chaîne avec laquelle le très-doux Seigneur avait été lié, et plaçant sa main dans une espèce de menottes qui garnissaient l'un des bouts de la même chaise, ils tirèrent par l'autre bout avec tant de violence, qu'ils ajustèrent la main au trou, et la clouèrent avec un autre clou. Ils passèrent ensuite aux pieds, et les ayant posés l'un sur l'autre, ils les lièrent avec la même chaîne; et les tirant avec une cruauté inouïe, ils les clouèrent tous deux avec le troisième clou, qui était un peu plus fort que les autres. Ainsi fut attaché à la sainte croix ce corps sacré auquel la Divinité était unie, et l'admirable structure de ses membres déifiés et formés par le Saint-Esprit, fut rompue au point qu'on pouvait lui compter les os [7], tant ils s’étaient luxés et disloqués d'une manière sensible. Ceux de la poitrine et des épaules se déboîtèrent, et tous sortirent hors de leur place par la cruelle violence des bourreaux.

§ 1385. Il n'est pas possible d'exprimer ni même de concevoir les douleurs atroces que notre adorable Sauveur souffrit dans ce supplice. Il ne les fera comprendre mieux qu'au jour du jugement, pour justifier sa cause contre les réprouvés, et afin que les saints le louent et le glorifient dignement. Mais à présent que la foi à cette vérité nous permet et nous 160> oblige d'y appliquer tout notre jugement (où il faudrait que nous rien eussions aucun), je supplie, je conjure les enfants de la sainte Église de considérer attentivement un mystère si vénérable, et d'en peser toutes les circonstances ; car si nous les méditons à sérieusement, nous y trouverons des motifs efficaces pour abhorrer le péché et pour ne le plus commettre, puisqu'il a causé tant de souffrances à l'Auteur de la vie. Réfléchissons aussi aux grandes douleurs qui affligeaient l'esprit et le corps de sa très-pure Mère; car par cette porte nous découvrirons le Soleil qui nous éclaire le cœur. O Reine et Maîtresse des vertus ! O Mère véritable du Roi des siècles, immortel et incarné pour mourir ! Il est vrai, mon auguste Princesse, que la dureté de nos cœurs ingrats nous rend incapables et indignes de ressentir vos douleurs et celles de votre très-saint Fils, notre Rédempteur; mais procurez-nous par votre clémence ce bien que nous ne méritons point. Bannissez de nous une insensibilité si criminelle. Si nous sommes la cause de toutes ces peines, est-il raisonnable, est-il juste qu'elles s'arrêtent à vous et à votre bien-aimé? Il faut que le calice des innocents passe jusqu'aux coupables qui l'ont mérité. Mais, hélas ! où est le jugement? où est la sagesse? où est la lumière de nos yeux? qui nous a privé de la raison? qui nous a ravi le cœur sensible et humain ? Quand je n'aurais pas reçu, Seigneur, l’être que j'ai à votre image et à votre ressemblance [8]; quand vous ne m'auriez pas donné 161> la vie et le mouvement [9] ; quand tous les éléments et toutes les créatures, que vous avez créés pour mon service [10], ne me donneraient pas une connaissance si certaine de votre amour immense; l'excès infini que ce même amour a fait paraître en vous clouant à la croix, au milieu de douleurs et de tourments si affreux, devrait me convaincre et me captiver dans des liens indissolubles de compassion; de reconnaissance, d'amour et de confiance en votre bonté ineffable. Mais si la voix de tant de prodiges ne m'éveille, si votre amour ne m'enflamme, si votre Passion et vos peines ne me touchent, si tant de bienfaits ne me subjuguent, quelle fin dois-je attendre de ma folie?

§ 1386. Après que le Sauveur eut été cloué à la croix, les satellites de la justice, craignant que les clous ne lâchassent, résolurent de les river derrière le bois sacré, qu'ils avaient perforé. Dans ce dessein, ils levèrent la croix pour la renverser brusquement contre terre avec le même Seigneur crucifié. Cette nouvelle cruauté fit frémir tout le peuple, qui, ému de compassion, jeta un grand cri. Quant à la Mère de douleurs, pour prévenir cet odieux attentat, elle pria le Père éternel de ne point permettre que les bourreaux exécutassent leur projet tel qu'ils l'avaient conçu. Ensuite elle ordonna aux saints anges de veiller au service de leur Créateur. Tout se fit suivant les instructions de notre auguste Reine; car au moment 162> où les bourreaux renversèrent la croix afin que le Sauveur tombât avec elle le visage contre la terre, qui était couverte de pierres et d'ordures, les anges le soutinrent; et par ce moyen il ne toucha aucune de ces pierres, non plus que le sol. Les satellites rivèrent les pointes des clous sans s'apercevoir du miracle ; car le corps du Seigneur était si près de terre, et les anges tenaient la croix si bien fixée, que les impitoyables Juifs croyaient que les pierres et les ordures atteignaient leur adorable victime.

§ 1387. Aussitôt ils approchèrent la croix avec le divin Crucifié du lieu où elle devait être dressée. Et se servant les uns de leurs épaules, les autres de leurs hallebardes et de leurs lances, ils l'élevèrent avec le Seigneur, et la poussèrent dans le trou qu’ils avaient pratiqué à cet effet. Alors l'Auteur de notre salut et de notre vie se trouva suspendu sur le bois sacré à la vue d'une infinité de personnes de différentes nations. Je ne veux point omettre une autre cruauté qu'ils exercèrent, m'a-t-il été déclaré, l'égard du Sauveur en dressant la croix; c'est qu'en se servant de la pointe de leurs armes pour la soutenir, ils lui firent de profondes blessures en divers er1droits de sou très-saint corps, et surtout sous les bras. A ce spectacle, le peuple redoubla ses cris et augmenta en même temps la confusion. Les Juifs blasphémaient, les gens humains se désolaient, les étrangers s'étonnaient, tout le monde se faisait remarquer cette scène horrible. Il y en avait qui n'osaient point regarder le Rédempteur dans un état si 163> pitoyable; ceux-ci considéraient un exemple si étrange; ceux-là disaient que cet homme était juste et innocent ; et tous ces divers sentiments étaient comme autant de flèches qui perçaient le cœur de la plus affligée des mères. Le corps sacré du Sauveur perdait beaucoup de sang par les blessures que les clous lui avaient faites ; car la secousse qu'il reçut lorsqu'on laissa tomber la croix dans le trou, renouvela toutes ses plaies: ouvrant ainsi de plus grandes issues aux sources auxquelles il nous invitait, par la bouche d'Isaïe [11], à aller puiser avec joie les eaux propres à étancher notre soif, et à laver les taches de nos péchés. De sorte qu'on ne saurait se disculper si on ne s'empresse d'y courir [12], puisqu'on les achète sans argent et sans aucun échange, et que la volonté de les recevoir suffit pour les obtenir.

§ 1388. Ils crucifièrent en même temps les deux larrons, et dressèrent leurs croix l'une à la droite, l'autre à la gauche de notre Rédempteur, le plaçant au milieu comme celui qu'ils croyaient le plus coupable. Ires pontifes et les pharisiens, oubliant les deux scélérats, tournèrent toute leur fureur coutre Celui qui était impeccable et saint par nature. Et branlant la tète par moquerie [13], ils jetaient des pierres et de la poussière contre la croix du Seigneur, et contre sa personne sacrée. Ils lui disaient: "Toi qui détruis le temple de Dieu et qui, le rebâtis en trois jours, sauve-toi maintenant toi-même ; il a sauvé les autres 164> et il ne peut se sauver lui-même [14]." D'autres disaient : "S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende main-, tenant de la croix, et nous croirons en lui." D'abord les deux larrons se moquaient aussi de sa Majesté, et lui disaient: "Si tu es le Fils de Dieu, sauve-toi, et sauve-nous avec toi [15]." Les blasphèmes des larrons furent d'autant plus sensibles au Seigneur, qu'ils étaient plus proches de la mort, qu'ils perdaient le mérite du supplice qu'ils subissaient, et qu'étant punis par la justice, ils pouvaient satisfaire en partie pour leurs crimes; comme l'un des deux le fit peu de temps après, profitant de la plus favorable occasion que jamais pécheur ait eue dans le monde

§ 1389. Lorsque notre auguste Princesse vit que les Juifs, persistant dans leur perfide envie, s'acharnaient à déshonorer de plus en plus Jésus-Christ crucifié, qu'ils le blasphémaient et le regardaient comme le plus méchant des hommes, et qu'ils juraient de retrancher son nom de la terre des vivants, comme Jérémie l'avait prophétisé [16], son âme fidèle s'enflamma de nouveau du zèle de l'honneur de son Fils et de son Dieu véritable. Et s'étant prosternée devant sa sacrée personne crucifiée, elle l'adora et pria le Père éternel de défendre l’honneur de son Fils unique par des signes si éclatants, que les perfides Juifs en fussent confondus et frustrés dans leurs malicieuses intentions. Après avoir fait cette prière au Père, elle s'adressa avec le même zèle et avec le même pouvoir 165> de Reine de l’univers à toutes les créatures irraisonnables qu'il contient, et leur dit : "Créatures insensibles, sorties de la main du Tout-Puissant, manifestez le sentiment que les hommes doués de raison  refusent stupidement d'éprouver à la vue de sa  mort. Cieux, soleil, lune, étoiles, planètes, arrêtez votre cours, suspendez vos influencés envers les  mortels. Éléments, altérez vos propriétés; que la terre perde son repos; que les pierres et les rochers se brisent. Tombeaux, qui servez de triste demeure aux morts, ouvrez-vous pour confondre les vivants. Voile mystique et figuratif du Temple, déchirez-vous par le milieu et par ce déchirement  annoncez aux incrédules leur punition, et attestez la vérité de la gloire de leur Créateur et de leur Rédempteur qu'ils prétendent obscurcir."

§ 1390. En vertu de cette prière et de ce pouvoir de la bienheureuse Vierge Mère de Jésus-Christ crucifié, la toute-puissance du Très-Haut avait disposé tout ce qui arriva au moment de la mort de son Fils unique. Sa divine Majesté éclaira et toucha les cœurs de beaucoup de personnes témoins des prodiges qui arrivèrent, et déjà auparavant de plusieurs autres, afin qu'elles reconnussent Jésus crucifié pour saint et juste, et pour le véritable Fils de Dieu, comme le centenier et un grand nombre d'autres qui s'en retournèrent du Calvaire en frappant leur poitrine de douleur, ainsi que le racontent les évangélistes [17]. 166> Il n'y eut pas que ceux qui avaient ouï et reçu sa doctrine qui le reconnurent; il y en eut une foule d'autres qui ne (avaient point connu et qui n'avalent pas, va ses miracles. Par l'effet de cette même prière, Pilate fut inspiré de ne point changer le titre de la croix que l'on avait déjà inscrit au-dessus de la tête du Seigneur en trois langues, c'est-à-dire en hébreu en grec et en latin. Et quoique les Juifs insistassent auprès du juge pour que l'inscription ne portât point Jésus de Nazareth roi des Juifs, mais seulement qui se qualifiait roi des Juifs [18]. Pilate répondit : "Ce qui est écrit demeurera écrit;" et ne voulut point la changer [19]. Toutes les autres créatures insensibles obéirent, par la volonté divine, à l'ordre de la très-pure Marie. Et tous les prodiges que des évangélistes racontent [20], arrivèrent entre midi et trois heures du soir, ou la neuvième heure' en laquelle le Sauveur` expira. Le soleil s'obscurcit; les planètes changèrent leurs influences; les cieux et la lune interrompirent leurs mouvements; les éléments se troublèrent; la terre trembla; plusieurs montagnes se fendirent; les pierres se brisèrent les unes contre les autres; les tombeaux s'ouvrirent, d'où les corps de certaines personnes nui étaient mortes ressuscitèrent. Le bouleversement de tout ce qui est visible et élémentaire, fut si extraordinaire, qu'il se fit sentir dans toutes les parties monde. Les Juifs qui étaient dans Jérusalem 167> furent saisis d'étonnement et d'effroi; néanmoins leur perfidie et leur malice extrême les rendit indignes de connaître la vérité que toutes les créatures insensibles leur publiaient.

§ 1391. Les soldats qui crucifièrent notre Sauveur .Jésus-Christ, et à qui appartenait comme exécuteurs la dépouille des justiciés, convinrent entre eux de partager les habits de l'innocent Agneau. Ils firent quatre parts du manteau ou surtout qu'il avait quitté lors de la cène pour laver les pieds à ses apôtres, et qu'ils avaient, par une disposition divine, porté au Calvaire, et chacun d'eux eut la sienne, car ils étaient quatre [21]. Mais ils ne voulurent point couper la tunique sans couture [22], la Providence l'ordonnant de la sorte dans des vues fort mystérieuses; c'est pourquoi ils tirèrent au sort à qui elle resterait; et elle fut cédée à celui auquel le sort la fit échoir, de sorte que ce que dit David dans le psaume vingt-unième [23] fut accompli à la lettre. Les saints docteurs expliquent les mystères que cachait cette conduite de la divine Providence, qui ne permit point que cette tunique fût coupée; et entre autres choses elle voulut noua signifier que quoique les Juifs déchirassent par les coups et par les plaies la très-sainte humanité de notre Seigneur Jésus-Christ qui recouvrait la Divinité, ils ne purent néanmoins pris atteindre ni blesser celle-ci par la Passion; et celui à qui écherra l'heureux sort d'être justifié en participant à 168> cette même Passion, entrera un jour dans la pleine et entière possession et jouissance de la Divinité.

§ 1392. Et comme la sainte croix était le trône roi al de Jésus-Christ et la chaire d'où il voulait enseigner la science de la vie, confirmant, lorsqu'il y fut élevé, sa doctrine par son exemple, il prononça cette parole, en laquelle il renferma tout ce que la charité et la perfection ont de plus sublime : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font [24]. Notre divin Maître s'appropria ce précepte de la charité et de l'amour fraternel, en l'appelant sien [25]. Et pour preuve de cette vérité qu'il avait enseignée, il en pratiqua le précepte sur la croix, non-seulement en aimant ses ennemis et en leur pardonnant [26], mais aussi en, représentant leur ignorance pour les disculper, au moment même où leur malice était arrivée au plus haut degré auquel pussent atteindre les hommes, puisqu'elle leur avait fait persécuter, et crucifier, et blasphémer leur Dieu et leur Rédempteur. Telle fut l'ingratitude humaine après tant de lumières, d'instructions et de bienfaits, et telle fut l'ardente charité de notre adorable Sauveur en retour des tourments, des épines, des clous, de la croix et de tant de cruels outrages. O amour incompréhensible! ô douceur ineffable! ô patience que les hommes ne sauraient jamais concevoir, que les anges admirent et que les démons redoutent ! L'un des deux larrons, appelé Dismas, comprit quelque chose de ce mystère, et l'intercession 169> de la bienheureuse Vierge opérant en même temps, il fut éclairé d'une lumière intérieure qui lui fit connaître son Rédempteur et son Maître à cette première parole qu'il dit sur la croix. Et; touché d'une véritable contrition de ses péchés, il se tourna vers son compagnon et lui dit : Quoi ! tu ne crains pas Dieu, quand tu es condamné au mente supplice? Pour nous, c'est avec justice, puisque nous soufrons la peine due â nos crimes; mais celui-ci n'a commis aucun mal [27]. Et s'adressant ensuite à notre Sauveur, il lui dit: Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque tous serez dans votre royaume [28]:

§ 1393. Cet heureux voleur, le centenier, et les autres qui confessèrent Jésus-Christ sur la croix, furent les premiers à ressentir les effets de la rédemption. Mais le plus heureux de tous, ce fut Dismas, qui mérita d'entendre la seconde parole que dit le Seigneur : Je vous dis en vérité que vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis [29]. O bienheureux voleur, qui seul avez obtenu cette parole si désirée de tous les justes de la terre! Les anciens patriarches et les prophètes n'ont pas eu le bonheur de l'entendre, s'estimant fort heureux de descendre dans les limbes, et d'y attendre pendant le cours de plusieurs siècles le paradis que vous avez obtenu en un moment par le plus beau trait de votre métier. Naguère vous voliez le bien d'autrui et les choses terrestres, et vous ravissez maintenant le ciel des mains de son Maître ! Mais vous l'emportez 170> avec justice, et il vous le donne par grâce : vous avez été le dernier disciple de sa doctrine pendant sa vie, et le premier à la pratiquer après l'avoir ouïe. Vous avez aimé et corrigé votre frère; vous avez reconnu votre Créateur; vous avez repris ceux qui blasphémaient; vous avez imité votre adorable Maître en souffrant avec patience, vous l'avez prié avec humilité de se souvenir de vos misères comme rédempteur; et il a récompensé vos désirs comme glorificateur, en vous accordant sans délai la récompense qu'il vous a méritée, à vous et à tous les mortels.

§ 1304. Le bon larron justifié, Jésus jeta ses doux regards sur sa Mère affligée, qui se tenait su pied de la croix avec saint Jean ; et s'adressant d'abord à sa Mère, il lui dit : Femme, voilà votre fils [30]; et s'adressant ensuite à l'Apôtre, il lui dit : Voilà votre mère [31]. Le Seigneur appela la sainte Vierge du nom de femme, et non de celui de mère, parce qu'il aurait été sensiblement consolé en prononçant ce dernier nom si plein do; douceur; et il ne voulut pas se donner cette consolation au milieu de ses plus grandes souffrances, comme je l'ai déjà fait remarquer, parce qu'il avait renoncé à tout ce qui pouvait adoucir ses peines. Mais en l'appelant femme, il lui dit intérieurement : Femme bénie entre toutes les femmes [32], la plus prudente entre les enfants d'Adam; femme forte et confiante [33], exempte de tout péché, toujours fidèle en mon amour, toujours assidue à mon service; femme dont la charité n'a pu 171> être éteinte ni troublée parles eaux amères de la Passion [34] : je m'en vais à mon Père, et je ne puis désormais vous faire compagnie ; mon disciple bien-aimé vous assistera, il vous servira comme sa mère, et sera votre fils. Notre auguste Reine entendit tout cela. Et dès cette heure le saint apôtre la reçut pour sienne, favorisé de nouvelles lumières pour mieux connaître et estimer davantage la plus parfaite créature que la Divinité eût créée après l'humanité de notre Seigneur Jésus-Christ. Ainsi éclairé, il l'honora et la servit tout le reste de la vie de cette grande Reine, comme je le dirai plus loin. Elle le prit aussi pour son fils avec une humble obéissance, et lui promit dès lors une sollicitude toute maternelle, sans que les douleurs extrêmes de la Passion empêchassent son cœur magnanime de pourvoir à tout; car elle faisait toujours ce que la perfection et la sainteté ont de plus sublime, sans en omettre la moindre chose.

§ 1395. Il était environ la neuvième heure du jour, bien que les ténèbres et le deuil de la nature parussent déjà faire régner la confusion de la nuit, quand notre Sauveur Jésus-Christ prononça d'une voix éclatante et forte la quatrième parole, que tous ceux qui étaient présents purent entendre : Mon Dieu, dit-il, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé [35]? Quoique le Seigneur dit ces paroles en la langue hébraïque, elles ne furent pas comprises de tous. Et comme les premiers mots en cette langue étaient, Eli, Eli, quelques 172> uns s'imaginèrent qu'il appelait Élie : quelques autres dirent en se moquant : "Voyons si Élie viendra maintenant le délivrer de nos mains [36]." Mais le mystère de ces paroles de Jésus-Christ fut aussi profond que caché aux Juifs et aux Gentils; car elles comportent plusieurs sens que les docteurs sacrés leur ont donnés. Ce qui m'a été expliqué, c'est que le délaissement de Jésus-Christ ne consista point en ce que la Divinité s'éloigna de la très-sainte humanité par la dissolution de l'union substantielle hypostatique, ni par la suspension de la vision béatifique de son âme; car l'humanité eut ces deux unions avec la Divinité dès l'instant qu'elle fut conçue dans le sein virginal, de l'auguste Marie par l'opération du Saint-Esprit; et la Divinité n'a jamais délaissé ce à quoi elle s'est une fois unie. Telle est la vraie et catholique doctrine. Il est également certain que la très-sainte humanité fut abandonnée de la Divinité, en ce qu'elle ne la préserva point de la mort et des douleurs de la Passion. Mais le Père éternel ne la délaissa point entièrement, en ce qui regarde le soin de son honneur, puisqu'il le défendit avec éclat par le désordre de toutes les créatures insensibles, qui pleurèrent sa mort. Il y a encore un autre délaissement que notre Sauveur Jésus-Christ exprima par cette plainte, qui naissait de la charité immense qu'il avait pour les hommes, et ce délaissement fut celui des réprouvés; il se plaignit de ceux-ci à la dernière heure de sa vie, comme dans la prière 173> qu'il fit au jardin, oh son âme très-sainte fut saisie de cette tristesse mortelle que j'ai dépeinte ci-dessus; parce qu'offrant une rédemption si abondante pour tout le genre humain, elle ne devait point être efficace dans les réprouvés; et qu'il s'en trouverait privé au sein du bonheur éternel, pour lequel il les avait créés et rachetés: et comme c'était un décret de la volonté éternelle du Père, il se plaignit amoureusement et avec douleur, quand il dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? entendant parler de la compagnie des réprouvés.

§ 1396. Comme plus grand témoignage de ces sentiments, le Seigneur ajouta aussitôt là cinquième parole, et dit : J'ai soif [37]. Les douleurs de la Passion pouvaient causer à notre adorable Sauveur une soif naturelle. Mais ce n'était pas alors le moment de la faire connaître et de l'apaiser, et le divin Maître, sachant qu'il était sur le point d'expirer, n'en aurait rien dit, sans quelque dessein mystérieux. Il désirait avec ardeur que les captifs enfants d'Adam ne refusassent point la liberté qu'il leur méritait, et qu'il leur offrait. Il désirait que tous répondissent à ses soins charitables par la foi et, par l'amour qu'ils lui devaient; qu'ils reçussent ses mérites et ses douleurs, sa grâce et son amitié, qu'ils pouvaient acquérir en participant et à ses mérites et à ses souffrances; et qu'ils ne perdissent point leur félicité éternelle , qu'il leur laissait pour héritage, s'ils voulaient la recevoir et la mériter. 174> Voilà quelle était la soif de notre divin Maître, et il n’y eut alors que la bienheureuse Marie qui la comprit parfaitement; c'est pour cette raison , qu'elle appela intérieurement avec la charité la plus vive les pauvres, les humbles, les êtres affligés, méprisés et persécutés, afin qu'ils s'approchassent du Seigneur, et qu'ils apaisassent en partie cette soif , puisqu'il n’était pas possible de l'apaiser entièrement. Mais les perfides Juifs et les bourreaux, pour témoigner davantage leur funeste endurcissement, présentèrent par dérision su Seigneur une éponge trempée dans le fiel et le vinaigre, et l'ayant attachée au bout d'une canne, ils la lui portèrent à la bouche, afin qu'il en bût [38], accomplissant la prophétie de David, qui dit: Dans ma soif ils m'ont présenté du vinaigre à boire [39]. Notre très-patient Seigneur en goûta, et même il, en but quelque peu, pour montrer par ce mystère qu'il tolérait la damnation des réprouvés. Mais à la prière de sa très-sainte Mère, il cessa presque aussitôt d'en prendre ; parce qu'étant la Mère de la grâce, elle devait en être aussi la porte, et la médiatrice de ceux qui profiteraient de la Passion et de la rédemption.

§ 1397. Ensuite le Sauveur prononça avec le même mystère la sixième parole: Consummatum est [40]. J'ai maintenant accompli l’œuvre pour laquelle je suis venu du ciel. J'ai accompli la rédemption des hommes et la volonté de mon Père éternel, qui m'a envoyé pour souffrir et mourir pour le salut des gommes. J'ai accompli 175> les Écritures, les prophéties, les figures du vieux Testament, et le cours de la vie passible et mortelle que j'ai reçue dans le sein de ma Mère. Je laisse dans le monde mon exemple, ma doctrine, mes sacrements, et les remèdes propres à guérir les maux que le péché a causés. J'ai satisfait à la justice de mon Père éternel pour la dette de la postérité d'Adam. J'ai enrichi mon Église pour le remède des péchés que les hommes commettront; et pour ce qui regardait ma mission de réparateur, j'ai achevé avec une entière perfection l'œuvre de mon avènement su monde, et j'ai jeté dans l'Église militante un fondement assuré pour l'édifice de l'Église triomphante, que personne ne pourra ni ébranler ni changer. Tous ces mystères sont renfermés dans ces paroles : Consummatum est.

§ 1398. L'œuvre de la rédemption du genre humain ayant été entièrement achevée, il fallait que, comme le Verbe était sorti de son Père pour s'incarner et vivre d'une vie mortelle dans le monde [41], il s'en allât par la perte de cette vie à son Père avec l'immortalité. C'est pour cela que Jésus-Christ notre Sauveur dit la dernière parole : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains [42]. Le Seigneur prononça ces mots d'une voix forte, de sorte que tous les assistants les entendirent; et quand il voulut les prononcer, il leva les yeux au ciel, comme s'adressant à son Père éternel, et après le dernier mot, il baissa de nouveau la tête et rendit l'esprit. Par la vertu divine de ces dernières 176> paroles, Lucifer et tous les démons furent précipités dans les abîmes, où ils demeurèrent tous abattus, comme je le dirai dans le chapitre suivant L'invincible Reine, la Maîtresse des, vertus pénétra toute la profondeur de ces mystères, comme Mère du Sauveur et coadjutrice de sa Passion, an delà de ce que toutes les créatures ensemble en peuvent concevoir. Et afin qu'elle participât en tout à 'cette même Passion, il fallait que, comme elle avait ressenti les douleurs qui répondaient à celles de son très-saint Fils, elle souffrît aussi, sans mourir, les peinés qu'eut le Seigneur à l'instant de sa mort. Que si elle ne mourut point, c'est que Dieu lui conserva la vie par un miracle qui fut plus grand que les autres par lesquels sa divine Majesté la lui avait conservée dans tout le cours de la Passion. Car cette dernière douleur fut beaucoup plus intense et plus vive que les antres; et nous pouvons dire que tout ce que les ho m mes ont enduré depuis le commencement du monde ne saurait égaler ce que la bienheureuse Marie souffrit dans la Passion. Elle resta au pied de la croix jusqu'au soir, c'est-à-dire jusqu'au moment où l'on ensevelit le corps sacré du Sauveur, comme je le dirai dans la suite; et en récompense de cette dernière douleur, le peu d'être terrestre qui animait son corps virginal fut encore spiritualisé d'une manière spéciale.

§ 1399. Les saints évangélistes n'ont pas écrit les autres mystères cachés que notre Rédempteur Jésus-Christ opéra sur la croix; et les catholiques ne peuvent former, à cet égard, que les prudentes conjectures 177> qu'ils tirent de la certitude infaillible de la foi. Mais entre ceux qui m'ont été découverts en cette histoire et en cette partie de la Passion, il y a une prière que le Sauveur fit su Père éternel avant de prononcer les sept paroles dont les évangélistes font mention. Je l'appelle une prière, parce qu'il s'adressa au Père éternel, quoique ce fût plutôt un testament qu'il fit en qualité de véritable et très-sage Père de la grande famille du genre humain, que son Père lui avait recommandée. Et comme la raison naturelle enseigne que le chef d'une famille et le possesseur d'un bien quelconque ne serait pas un prudent administrateur, et négligerait les devoirs de sa position, s'il ne déclarait à l'heure de sa mort la manière dont il entend disposer de ses biens et régler les intérêts de sa famille, afin que ses héritiers et ses successeurs sachent ce qui revient à chacun d'eux, sans être obligés de se disputer, et qu'ils entrent ensuite en possession légitime et paisible de leur part d'héritage; c'est pour cela que les hommes du siècle font leurs testaments quand ils se portent bien, pour éviter toute inquiétude à leurs derniers moments. Les religieux eux-mêmes se désapproprient de l'usage des choses qu'ils ont, car tout ce qui est terrestre pèse beaucoup à l'heure de la mort, et les soucis qui en naissent empêchent l'âme de s'élever librement à son Créateur. Sans doute, les choses terrestres n'étaient pas capables d'embarrasser notre Sauveur, puisqu'il n'en possédait aucune, et d'ailleurs elles n'auraient pu gêner sa puissance infinie; néanmoins il était convenable qu'il 178> disposât alors des trésors spirituels et des dons qu'il avait acquis pour les hommes pendant le cours de sa vie.

§ 1400. Le Seigneur attaché à la croix disposa de ces biens éternels, faisant connaître ceux à qui ils devaient appartenir et qui devaient être ses légitimes héritiers, et ceux qu'il déshéritait, ainsi que les causes de la différence de leur sort. Il s'entretint de tout cela avec son Père éternel, comme souverain Seigneur et très-juste juge de toutes les créatures, car les secrets de la prédestination des saints et de la réprobation des impénitents étaient renfermés dans ce Testament, qui fut fermé et cacheté pour les hommes. Seule, la bienheureuse Marie eut le privilège de l'entendre, parce que non-seulement elle pénétrait toutes les opérations de l'âme très-sainte de Jésus-Christ, mais elle était encore son héritière universelle, constituée la maîtresse de tout ce qui est créé. Coadjutrice de la rédemption, elle devait être aussi l'exécutrice testamentaire qui présiderait à l'accomplissement des volontés de ce Fils, qui mit toutes choses entre les mains de sa Mère, comme le Père éternel les avait mises entre les siennes [43], et en cette qualité, elle devait être chargée de distribuer les trésors acquis par son Fils et lui appartenant, tant à raison de, son titre que de ses mérites infinis. Cette connaissance m'a été donnée comme faisant partie de cette histoire, afin de faire mieux ressortir la dignité de notre auguste Reine, et que les pécheurs recourent 179> à elle comme à la dépositaire des richesses, dont son Fils notre Rédempteur veut rendre compte à son Père éternel : car tous nos secours doivent être tirés du dépôt de la très-pure Marie, et c'est elle qui doit les distribuer de ses mains charitables et libérales.

 

Testament que fit sur la croix Jésus-Christ, notre Sauveur priant son Père éternel.
Haut de page

§ 1401. Après que la sainte croix eut été dressée sur le Calvaire, le Verbe incarné qui y était attaché, dit intérieurement à son Père, avant de prononcer aucune des sept paroles : "Mon Père, Dieu éternel, je vous glorifie de cette croix où je suis, et je vous Honore par le sacrifice de mes douleurs, de ma passion et de ma mort, vous bénissant de ce que par l'union hypostatique de la nature divine, vous avez élevé mon humanité à la suprême dignité de Christ, Dieu et homme, oint par votre Divinité même. Je vous glorifie pour la plénitude de tous les dons possibles de grâce et de gloire que vous avez communiqués à mon humanité dès l'instant de mon incarnation ; et je reconnais que vous m'avez donné dès ce moment l'empire universel sur toutes les créatures dans l'ordre de la grâce et de la nature pour toute l'éternité [44] ; que vous m'avez établi Maître des cieux et des éléments, du soleil, de la lune, des 180> étoiles, du feu, de l'air, des mers, de la terre, et de toutes les créatures sensibles et insensibles qui s'y trouvent ; de la révolution des siècles, des jours et des nuits, soumettant tout à mon pouvoir absolu; que vous m'avez fait le Chef, le Roi et le Seigneur des anges et des hommes, pour les gouverner et pour récompenser les bons et punir les méchants [45] ; qu'à cet effet vous m'avez donné la toute-puissance et les clefs de l'abîme [46], depuis les hauteurs du ciel jusque dans les profondeurs des enfers; que vous avez remis entre mes mains la justification éternelle des hommes , leurs empires, leurs royaumes et leurs principautés, les grands et les petits, les pauvres et les riches, et tous ceux qui sont capables de votre grâce et de votre gloire; enfin , que vous m'avez établi le Justificateur, le Rédempteur et le Glorificateur universel de tout le genre humain [47], le Seigneur de la mort et de la vie, de tous ceux qui sont nés, de la sainte Église et de ses trésors, des Écritures, des mystères, des sacrements, des secours, des lois, et des dons de la grâce : vous avez remis, mon Père, toutes choses entre mes mains [48], et les avez subordonnées à ma volonté, et c'est pour cela que je vous bénis, que je vous exalte, que je vous glorifie.

§ 1402. Maintenant, Père éternel, que je sors de ce monde pour m'en aller à votre droite par la mort 181> que je vais souffrir sur la croix, et que j'ai accompli par elle et par ma passion la rédemption des hommes que vous m'avez confiée, je demande, mon Dieu, que cette croix soit le tribunal de notre justice et de notre miséricorde. Je veux juger, pendant que j'y suis attaché, ceux pour qui je donne la vie. Et justifiant ma cause, je veux disposer des trésors de mon avènement au monde, de ma passion et de ma mort; afin de déterminer dès maintenant ce qui est dû aux justes ou aux réprouvés, à chacun selon les œuvres par lesquelles il m'aura témoigné son amour ou son mépris. J'ai cherché, Seigneur, tous les hommes, je les si tous appelés à mon amitié et à ma grâce, et j'ai travaillé sans cesse pour eux dès l'instant que j'ai pris chair humaine ; j'ai souffert toute sorte de peines, de fatigues, d'injures, d'opprobres; j'ai subi une flagellation ignominieuse, et si porté la couronne d'épines; enfin je vais mourir de la mort cruelle de la croix; j'ai imploré votre miséricorde infinie pour tous; je vous ai sollicité en faveur de tous par mes veilles, par mes jeûnes et par mes travaux ; je leur ai enseigné le chemin de la vie éternelle; et autant que cela peut dépendre de ma volonté, je veux l'accorder a tous, comme je l'ai méritée pour tous, sans en excepter ni en exclure aucun; c'est pour tous que j'ai établi la loi de grâce ; et l'Église, dans le sein de laquelle ils pourront se sauver, durera toujours, sans que personne puisse l'ébranler.

§ 1403. Mais nous connaissons, mon Père, par notre prescience, que par leur malice et leur dureté 182> tous les hommes ne veulent pas recevoir notre salut éternel, ni se prévaloir de notre miséricorde, ni marcher dans le chemin que je leur ai frayé par ma vie, par mes pauvres et par ma mort; mais qu'ils veulent arriver, par les voies de l'iniquité, jusqu'à la damnation. Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont très-équitables [49] ; il est juste aussi, puisque vous m'avez établi juge des vivants et des morts [50], des bons et des méchants, que je décerne aux justes la récompense qu'ils ont méritée en me servant et m'imitant, et que j'inflige aux pécheurs le châtiment de leur obstination perverse : que ceux-là aient part avec moi à mes biens, et que ceux-ci soient privés de mon héritage, qu'ils n'ont pas voulu accepter. Or, mon Père éternel, en votre nom et au mien, et pour vous rendre gloire, je vais faire les dernières dispositions de ma volonté humaine, qui est conforme à votre volonté éternelle et divine. Je veux en premier lieu nommer ma très-pure Mère qui m'a donné l'être humain, et la constituer mon héritière unique et universelle de tous les biens de la nature, de la grâce et de la gloire qui m'appartiennent, afin qu'elle en soit la maîtresse avec un plein pouvoir; je lui accorde actuellement tous ceux de la grâce, qu'elle peut recevoir dans sa condition de simple créature, et je lui promets ceux de la gloire dans l’avenir. Je veux aussi qu'elle soit maîtresse des anges et des hommes; qu'elle ait sur eux un empire absolu, que tous lui 183> obéissent et la servent, que les démons la craignent et lui soient assujettis, et que toutes les créatures privées de raison et de sentiment lui soient soumises, les cieux, les étoiles, les planètes, les éléments et tous les êtres vivants, oiseaux, poissons et animaux que l'univers contient : je la rends maîtresse de tout, et veux que tous la sanctifient et l’exaltent avec moi. Je veux encore qu'elle soit la dépositaire et la dispensatrice de tous les biens que les cieux et la terre renferment. Ce qu'elle ordonnera et disposera dans l'Église à l'égard des hommes et des enfants, sera confirmé dans le ciel par les trois personnes divines, et nous accorderons selon sa volonté tout ce qu'elle demandera pour les mortels, maintenant et toujours.

§ 1404. Je déclare que le suprême ciel appartient aux anges, qui ont obéi à votre sainte et juste volonté, afin qu'il soit leur demeure propre et éternelle ; et que là leur appartiennent également la jouissance et la claire vision de notre Divinité. Je veux qu'ils en jouissent d'une possession éternelle, en notre amitié et en notre compagnie. Je leur prescris de reconnaître ma Mère pour leur Reine et leur Maîtresse légitime, de la servir, de l'accompagner, de l’assister en tout lieu et en tout temps, et de lui obéir en tout ce qu'elle voudra leur commander. Quant aux démons qui ont été rebelles à notre parfaite et sainte volonté, je les bannis de notre vue et de notre compagnie; je les condamne de nouveau à notre indignation et à la privation éternelle de notre 184> amitié et de notre gloire, et de la vue de ma Mère, des saints et des justes mes amis. Je leur assigne pour demeure perpétuelle l'enfer, qui est le centre de la terre, et le lieu le plus éloigné de notre trône céleste, où ils seront privés de la lumière, et dans l'horreur des ténèbres palpables [51]. Et je déclare que c'est là la part d'héritage qu'ils ont choisie par leur obstination et par leur orgueil, en s'élevant contre litre divin et contre ses ordres: et je les condamne à être tourmentés dans ces antres ténébreux par un feu éternel qui ne s'éteindra jamais.

§ 1405. Par toute la plénitude de ma volonté, j'appelle, je choisis, et je tire de la nature humaine entière tous les justes et tous les prédestinés qui, par ma grâce et par mon imitation doivent être sauvés en accomplissant ma volonté et observant ma sainte loi. Ce sont ceux que je nomme en premier lieu (après ma bienheureuse Mère) les héritiers de toutes mes promesses, de mes mystères, de mes bénédictions, des trésors de mes sacrements, des secrets de mes Écritures, de mon humilité, de ma douceur, des vertus de foi, d'espérance et de charité, de prudence, de justice, de force et de tempérance, de mes dons, de mes faveurs, de ma croix, de mes souffrances, de mes opprobres, de mes humiliations et de ma pauvreté. Ce sera là leur partage en la vie passagère. Et comme ils en doivent faire eux-mêmes le choix par leurs bonnes œuvres, afin qu'ils le 185> fassent avec joie, je le leur destine en gage de mon amitié, parce que je l'ai choisi pour moi-même. Je leur promets ma protection, mes inspirations, mes faveurs, mes secours, mes dons, et la justification, selon leur disposition et leur amour; car je serai pour eux un père, un frère, un ami [52], et ils seront mes enfants, mes élus et mes bien-aimés : et comme tels, je les institue légataires de tous mes mérites et de tous mes trésors sans aucune réserve de ma part. Je veux qu'ils obtiennent de ma sainte Église et puisent dans mes sacrements tout ce qu'ils se rendront capables de recevoir; qu'ils puissent recouvrer la grâce s'ils la perdent, et regagner mon. amitié en se baignant et se purifiant de plus en plus dans mon sang; que l'intercession de ma Mère et de mes sainte leur serve dans tous leurs besoins; qu'elle les adopte pour ses enfants et les protège comme siens; que mes anges les gardent, les conduisent et les défendent; qu'ils les portent dans leurs mains, dupeur qu'ils ne trébuchent, et en cas de chute, qu'ils les aident à se relever [53].

§ 1406. Je veux que mes justes et mes élus dominent, sur les réprouvés et sur les démons, et que mes ennemis es craignent et leur soient assujettis; que toutes les créatures les servent; que les cieux, les planètes, les étoiles et leurs influences les conservent; que la terre, les éléments, tous les animaux et toutes les autres créatures, qui sont à moi et qui me servent, les 186> entretiennent comme mes enfants et mes amis, et que leur bénédiction soit dans la rosée du ciel et dans la graisse de la terre [54]. Je veux moi-même prendre mes délices au milieu d'eux [55], leur communiquer mes secrets, converser intimement et demeurer avec eux dans l'Église militante sous les espèces du pain et du vin; en gage infaillible de la félicité et de la gloire éternelles que je leur promets, et dont je les fais héritiers, afin qu'ils en jouissent à jamais avec moi dans le ciel d'une possession inamissible.

§ 1407. Quant à ceux que notre volonté rejette et réprouve (bien qu'ils fussent créés pour une plus haute fin), je consens à leur attribuer comme leur partage en cette vie passagère, la concupiscence de la chair et des yeux, l'orgueil et tous ses effets [56] ; je permets qu'ils se rassasient de la poussière de la terre, c'est-à-dire de ses richesses, des vapeurs et de la corruption de la chair, de ses plaisirs, des vanités et des pompes mondaines. Pour en acquérir la possession, ils n'ont cessé d'employer tous les efforts de leur volonté; ils y ont appliqué leurs sens, leurs facultés, les dons et les bienfaits que nous leur avons accordés; et ils ont eux-mêmes choisi volontairement l'erreur et rejeté la vérité que je leur ai enseignée dans ma sainte loi [57]. Ils ont renoncé à celle que j'ai écrite dans leur propre cœur, et à celle que ma grâce leur a inspirée; ils ont méprisé ma doctrine et mes 187> bienfaits; ils se sont associés avec mes ennemis et les leurs; ils ont accueilli leurs mensonges et aimé la vanité; ils se sont plu aux injustices, à la vengeance et aux projets de l'ambition, ils n'ont cessé de persécuter les pauvres, d'humilier les justes, de railler les simples et les innocents; ils ont cherché leur propre gloire et aspiré à s'élever au-dessus des cèdres du Liban [58] dans la loi de l'iniquité qu'ils ont observée.

§ 1408. Comme ils ont fait tout cela en dépit de notre bonté divine, qu'ils ont persisté dans leur malice opiniâtre et renoncé au droit d'enfants que je leur ai acquis, je les déshérite de mon amitié et de ma gloire. Et ainsi qu'Abraham éloigna de lui les enfants des esclaves, avec quelques présents, et réserva tout son bien pour Isaac, fils de Sara, qui était né libre [59], de même j'exclus les réprouvés de mon héritage avec les biens passagers et terrestres qu'ils ont eux-mêmes choisis. Et en les repoussant de notre compagnie, de celle de ma Mère, des anges et des saints, je les condamne aux abîmes et au feu éternel de l'enfer où ils seront en la compagnie de Lucifer et de ses démons, auxquels ils se sont volontairement assujettis, et je les prive pour notre éternité de l'espérance du remède. C'est là, mon Père, la sentence que je prononce comme juge et comme chef [60] des hommes et des anges, et le testament 188> que je fais au moment de ma mort pour régler l'effet de la rédemption du genre humain, rendant à chacun ce qui lui est dit en justice selon les œuvres [61], et conformément au décret de votre sagesse incompréhensible et de votre justice très-équitable." Ainsi parla notre Sauveur crucifié à son Père éternel, et ce mystère fut caché et gardé dans le cœur de la bienheureuse Marie, comme un testament secret et scellé, afin qu'il fût exécuté en temps et lieu, et dès lors même dans l'Église par son intercession, comme il l'avait été précédemment par la prescience divine, dans laquelle le passé et l'avenir sont également présents.

 

Instruction que notre auguste Maîtresse m'a donnée.
Haut de page

§ 1409. Ma fille, tâchez de n'oublier jamais la connaissance des mystères que je vous ai découverts dans ce chapitre. Je prierai le Seigneur, comme votre Mère et votre Maîtresse, de graver de sa main divine dans votre cœur les leçons que je vous si données, afin que tant que vous vivrez vous les ayez constamment présentes à votre esprit. Je veux que par ce bienfait vous conserviez continuellement le souvenir 189> de Jésus-Christ crucifié, mon très-saint Fils et votre Époux, et que vous n'oubliiez jamais les douleurs qu'il ressentit sur la croix, et la doctrine qu'il y enseigna et qu'il y pratiqua. C'est avec ce miroir que vous devez perfectionner la beauté de votre âme, et apprendre à n'avoir qu'au dedans de vous-même votre éclat et vos charmes, comme la fille du Roi [62], pour que vous marchiez de progrès en progrès, et que vous régniez en qualité d'épouse du souverain Roi. Et comme ce titre glorieux vous oblige de faire tous vos efforts pour l'imiter, et de vous modeler sur lui autant qu'il vous sera possible avec sa grâce, comme ce doit être là le fruit de mes instructions, je veux que dès maintenant vous viviez crucifiée avec Jésus-Christ [63], et que vous vous rendiez semblable à cet adorable exemplaire en mourant à la vie terrestre. Je veux que les effets du premier péché soient détruits en vous, que vous ne viviez plus que dans les opérations et les effets de la vertu divine, et que vous renonciez à tout ce que vous avez hérité comme fille du premier Adam, afin d'acquérir l'héritage du second, qui est Jésus-Christ votre Rédempteur et votre Maître.

§ 1410. Votre état doit être une croix fort étroite, ou il faut que vous soyez clouée, et non une voie large où vous trouveriez des privilèges et des interprétations qui la rendraient plutôt large et commode qu'assurée et parfaite. L'illusion des enfante de 190> Babylone et d'Adam est de chercher dans leurs différents états des adoucissements à la loi de Dieu, et de vouloir marchander le salut de leurs âmes pour acheter le ciel à bon compte, même au risque de le perdre, s’il leur en doit coûter la peine de se conformer à la rigueur de la loi divine et de ses préceptes. De là vient qu'ils courent en quête des doctrines et des opinions qui élargissent les voies de la vie éternelle; sans songer que mon très-saint Fils, leur a enseigné qu'elles étaient fort étroites [64] , et qu’il n'en a point suivi d'autres, afin que personne ne s'imagine pouvoir arriver au bonheur éternel par des voies plus spacieuses et proportionnées aux inclinations d'une chair pervertie par le péché. Ce danger est plus grand pour les ecclésiastiques et les religieux, qui par leur état doivent suivre leur divin Maître et se conformer à sa vie et à sa pauvreté; c'est pour cela qu'ils ont choisi le chemin de la croix; et cependant ils veulent que leurs dignités ou leur profession leur procurent plus de commodités temporelles et de plus grands honneurs qu'ils n'en auraient obtenus dans une autre carrière. Et pour y réussir, ils accommodent à leur gré la croix qu'ils ont promis de porter, de sorte qu'elle ne les empêche pas de vivre fort à l'aise et de mener une vie sensuelle en se fondant sur de simples opinions, et sur des interprétations trompeuses. Mais ils connaîtront un jour la vérité de cette sentence du Saint-Esprit qui dit : "Toutes les voies de l'homme 191> lui paraissent droites, mais le Seigneur pèse les cœurs [65]."

§ 1411. Je veux, ma fille, que vous soyez si loin de cette erreur, que vous pratiquiez toujours ce que votre profession présentera de plus rigoureux et de plus étroit; de sorte que vous ne puissiez vous séparer de cette croix ni vous tourner d'un côté ou de l'autre, comme y étant clouée avec Jésus-Christ; car vous devez préférer la moindre obligation de cet état à toutes les commodités temporelles. Il faut que votre main droite soit clouée par l'obéissance, sans que vous vous réserviez, un seul mouvement, une seule action, pensée ou parole qui ne soit dirigée par cette vertu. Vous ne devez point vous permettre un geste qui vienne de votre propre volonté, mais vous devez suivre en tout celle de vos supérieurs; il ne faut pas non plus que vous soyez sage à vos propres yeux [66] en quoi que ce soit, mais ignorante et aveugle, afin que vos guides ne trouvent en vous aucune résistance. Celui qui promet, dit le Sage [67], a cloué sa main et se trouve pris par ses paroles. Or vous avez cloué votre main par le vœu d'obéissance, et par cet acte vous vous êtes dépouillée de votre liberté et du droit de dire : Je veux, ou je ne veux point. Votre main gauche sera clouée par le veau de pauvreté, et vous ne conserverez aucune inclination, aucune affection pour aucune des choses qui flattent d'ordinaire les yeux; car, soit dans l'usage, soit dans 192> le désir de ces choses, vous devez imiter fidèlement Jésus-Christ pauvre sur la croix. Vos pieds doivent être cloués par le troisième vœu, celui de chasteté, afin que vous soyez pure, chaste et belle dans toutes vos démarches et dans toutes vos voies. C'est pourquoi vous ne devez point permettre que l'on dise en votre présence aucune parole qui choque la bienséance, ni recevoir aucune image des choses passagères, ni regarder ou toucher aucune créature humaine; vous devez consacrer tous vos sens et particulièrement vos yeux à la chasteté, et ne vous en servir que pour contempler Jésus crucifié. Vous garderez avec toute sûreté le quatrième vœu de clôture dans le côté de mon très-saint Fils, c'est là que je vous en demande l'accomplissement. Et afin que cette doctrine vous paraisse plus douce et ce chemin moins étroit, mettez-vous à considérer en vous-même l'image de mon adorable fils tout couvert de plaies, accablé d'outrages, cloué sur la croix, et déchiré en toutes les parties de son corps sacré, tel qu'il vous a été représenté. Nous étions, mon très-saint fils et moi, d'un tempérament plus sensible et plus délicat qu'aucun des enfants es hommes, et nous avons souffert pour eux des tourments affreux, afin qu'ils eussent le courage de se résigner à des peines beaucoup plus légères pour leur propre bien éternel et en retour de l'amour que nous leur avons témoigné. Ils devraient prouver leur reconnaissance en choisissant le chemin dès épines et en portant la croix sur les traces de Jésus-Christ pour acquérir la félicité éternelle, 193> puisque c'est là le droit chemin pour y parvenir (1).


[1] Gen., XXII, 9.

[2] Gen., XXII, 12.

[3] Matth., XXVII, 34; Marc., XV, 23.

[4] Prov., XXXI, 6.

[5] Matth., XXVII, 34.

[6] Ps. LXVIII, 31.

[7] Ps., XXI, 13.

[8] Sap., II, 23.

[9] Act., XVII, 28.

[10] Eccle., XXXIX, 30 ; Amos., IV, 18

[11] Isa., XII, 3.

[12] Isa., LV, 9.

[13] Matth., XXVII, 89.

[14] Matth., XXVII, 42.

[15] Ibid., 44.

[16] Jerem., XI, 19.

[17] Matth., XXVII, 54; Luc., XXIII, 48.

[18] Joan., XIX, 21.

[19] Ibid., 22.

[20] Luc., XXIII, 45; Matth., XXVII, 51 et 52.

[21] Jean., XIX, 21.

[22] Ibid., 24.

[23] Ps., XXI, 19.

[24] Luc., XXIII, 34.

[25] Joan., XV, 12.

[26] Matth., V, 44.

[27] Luc., XXIII, 40 et 41.

[28] Ibid., 42.

[29] Ibid., 43.

[30] Joan., XII, 26.

[31] Ibid., 27.

[32] Luc., I, 42.

[33] Prov., XXXI, 10.

[34] Cant., VIII, 7.

[35] Matth., XXVII, 46.

[36] Matth., XXVII, 49.

[37] Joan., XIX, 28.

[38] Joan., XIX, 29.

[39] Ps., LXVIII, 22.

[40] Joan., XII, 30.

[41] Joan., XVI, 28.

[42]Luc., XXIII, 46.

[43] Joan., XIII, 3.

[44] Matth., XXVIII, 18.

[45] Ephes., I, 21; Joan., V, 22.

[46] Apoc., XX, 1.

[47] I Cor., I, 30.

[48] Joan., XIII, 3.

[49] Ps. CXVIII, 137.

[50] Act., X, 42.

[51] ???

[52] II Cor., VI, 18.

[53] Ps. XC, 11 et 12.

[54] I Cor., III, 22; Sap., XVI, 24; Genes., XXVII, 39

[55] Prov., VIII, 31.

[56] I Joan., II, 16.

[57] Rom., II, 8; Ps. IV, 3.

[58] Ps., XXXVI, 35.

[59] Genes., XXV, 5

[60] Ephes. IV, 15; Colos., II, 10.

[61] II Tim., IV, 8.

[62] Ps XLIV, 13.

[63] II Cor., V, 15.

[64] Matth., VII, 14.

[65] Prov., XXI, 2.

[66] Prov., III, 7.

[67] Prov., VI, 1.