Maria Valtorta
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Les conférences données à l’Action catholique féminine de Viareggio.   
Jeanne d’Arc     
18 décembre 1932

Le contexte de la conférence.  Le style.  La conférence.

 

Le contexte de la conférence.    

Cette conférence fut la dernière que Maria Valtorta put donner dans le cadre de l’Action catholique féminine de Viareggio.

"La dernière, écrit-elle, celle où la crise d'angine de poitrine m'a coupée aux premiers mots. Celle qui marque mon cloître. C'est le dernier jour où j'ai quitté la maison. Alors moi aussi je suis allé au bûcher de la douleur".

Dans son Autobiographie, elle détaille très longuement le contexte de cette dernière conférence et amorce la parallèle entre le destin de Jeanne d’Arc qu’elle détaille dans sa conférence et son destin propre, qu’elle pressent. Le parallèle est en effet saisissant.

390> "La maman de Marta me donna à lire la vie de Galgani, une de ses concitoyennes : c’était la “Grande Vie” écrite par le père passionniste Germain de Saint-Stanislas. Elle voulait que je parle de Gemma à l’une de mes conférences. Je le lui promis. J’avoue que je n’étais pas du tout attirée par Galgani. Pour ce que j’en savais, elle me paraissait un peu exaltée, née à une époque qui n’était pas la sienne, elle était en retard de quelques siècles sur le moment où elle aurait dû naître. Je ne cessais de dire : “Aujourd’hui la sainteté est différente. Ce genre de choses étaient bonnes au Moyen-Age !” Mais en lisant sa vie, je changeais d’avis. Maria de la Croix[1] pouvait comprendre la Gemma de Jésus, comme la Petite Violette de Jésus[2], la violette qui mourait de nostalgie du soleil éternel, pouvait unir son léger parfum et sa petite tête voilée de pénitence au parfum mystique et à la couronne d’étoiles, décorée par les emblèmes de la passion, de la Passiflore du Christ[3].

Mais il me fallait d’abord parler de sainte Jeanne d’Arc. Elle était la protectrice de la jeunesse féminine, il me fallait donc en parler. Et mes camarades en avaient manifesté le désir. C’est pourquoi je la mis en tête de la liste des conférences à faire.        

Cette année-là j’avais prévu de parler de Gemma, de la pucelle d’Orléans, des bienheureuses et vénérables de la maison de Savoie
[4], et d’alterner ces conférences avec d’autres sur la bonne presse, dans lesquelles je me promettais d’illustrer tel ou tel auteur, dont j’aurais ensuite distribué trois livres à des membres de l’assistance tirés au sort. Ces livres bien sûr, je les avais achetés à mes frais, à prix d’usine, grâce aux bons offices d’une chère demoiselle, qui était autrefois athée et qui s’était convertie à mes conférences. J’ai dit qu’elle avait été athée. Disons anticatholique. C’est plus exact.        

Mais cela m’effrayait un peu de devoir parler de sainte Jeanne d’Arc. Pourquoi donc ? Parce que je sentais que lorsque j’aurais parlé d’elle il me serait arrivé quelque chose d’irréparable. C’est pourquoi cela faisait trois ans que je renvoyais cette conférence. D’où me venait cette appréhension ? Je ne sais ! C’était l’un de ces nombreux avertissements que mon psychisme percevait d’ailleurs. Je voulus faire fi de cet avertissement et je me mis à préparer cette conférence. Je prévoyais de parler de Gemma la fois suivante.       

[…]
405> Mais je poursuis maintenant mon récit.  

Je fixais dont ma conférence sur Jeanne d’Arc au 18 décembre 1932.

À l’église, ce matin-là, je me sentis un peu mal. Mais un peu plus tard, grâce à des médicaments appropriés, cela allait déjà mieux. Et même j’en étais heureuse car, habituellement, après une attaque angineuse, je bénéficiais de quelques heures de répit. Et comme en été le ciel se dégage de tout nuage quand l’orage est passé, il en était de même pour moi : après mon... orage, j’avais le cœur mieux dégagé de toute palpitation.  

Vers 10 heures je me rendis au siège de l’Association où je trouvais tout le monde en grande agitation parce que M. le Curé venait d’être nommé Monseigneur à la Cathédrale de Lucques, et aurait donc bientôt quitté notre paroisse. Cette nouvelle ne me préoccupa pas outre mesure, car elle était prévisible, ce n’était là que la juste récompense donnée pour un long travail paroissial de la part de cet excellent prêtre.        

En rentrant à la maison, à midi, je mangeais comme d’habitude : pas beaucoup, mais avec goût.  

À 15 heures, je me rendis à l’Institut Sainte-Dorothée où devait se tenir ma conférence. À 15h30, je prenais la parole.  

J’avais prononcé à peine quelques mots lorsque se déchaîna une attaque de cœur si rapide que je fus sur le point de mourir. À la première contraction, je m’arrêtais de parler en souriant, comme si je voulais laisser à quelques dames, qui arrivaient en retard, le temps de prendre place.       

406> J’espérais que mon cœur se serait contenté de cette première contraction qui m’avait couverte de sueur glacée. Je souriais... mais mon visage s’était altéré au point que la supérieure s’approcha de moi pour me demander si je me sentais mal. “Ce n’est rien, lui répondis-je, ça va passer”.          

J’attendis quelques minutes. Je restais debout, héroïquement debout, pendant que j’avais l’impression de sentir la mort souffler sur ma tête. Comme Jeanne d’Orléans, je disais : “Sire Dieu, premier servi !” Mais Sire Dieu voulut être servi par l’agonie de sa pauvre servante.           

L’attaque se renouvela en s’accentuant si fortement que je dus accepter de m’asseoir. Je ressemblais à un cadavre qui respire. Cela dura deux heures... Savez-vous ce que cela signifie, deux heures d’un pareil martyre ? On vint à mon secours. On m’amena à l’air libre... Je fixais mon regard sur la Madone dont la statue semblait s’animer, en l’observant comme je le faisais, entre des assauts convulsifs... et je regardais et j’embrassais mon crucifix...     

Je ne voulus pas de docteur. Il m’aurait fait emmener à l’hôpital. En pareil cas il n’y a qu’une chose à faire, c’est de vous hospitaliser, mais je ne voulais pas, car je pensais à papa et maman. Je priais Dieu de ne point me faire mourir comme ça. Je le lui demandais pour eux, pour leur épargner cette inquiétude.   

Mais en ce qui me concerne... ah ! comme je serais partie avec joie ! J’avais communié ce matin-là. Et nous étions en pleine neuvaine de Noël... Comme cela aurait été beau d’aller fêter Noël au Ciel ! Mais quel acte énorme d’égoïsme cela aurait été... pensé-je maintenant. Cela n’avait rien de beau, c’était de l’égoïsme. Aller au ciel pour Noël sans avoir connu la Passion ! D’abord, il me fallait passer par la Croix, il me fallait connaître une longue, très longue agonie sur la Croix ! Ensuite serait venue l’heure de la gloire dans le paradis.          

Enfin, à 17h45 je commençais à me sentir capable de rentrer à la maison. Et j’y revins soutenue par deux amies charitables.         

“Comme tu es en retard ! Tu es de plus en plus en retard ! Il est presque six heures et nous n’avons encore rien pris”. C’est par ces mots que maman m’a saluée. Maman était en train de causer avec une dame très âgée qui venait presque chaque jour passer l’après-midi chez nous. Et nous avions l’habitude, à 5 heures, de lui offrir du thé, du café, ou du chocolat. Et bien sûr, c’était moi qui devais le préparer. Voilà pourquoi elle me reprochait d’avoir tardé. 

407> Vous imaginez avec quelles difficultés je me suis affairée à la cuisine. Je mélangeais le chocolat, le versais dans les tasses et l’amenais sur un plateau. J’étais à l’extrême de mes forces. Je m’assis sans dire un mot. Je n’en avais pas la force.      

La dame s’informa : “Beaucoup de monde ?”           

“Enormément”. De fait la salle était comble.           

“La conférence a été appréciée ? Voulez-vous me la lire ?”   

“Elle a été très appréciée. Mais maintenant je suis fatiguée. Je vous la lirai demain.”        

“Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu as l’air absente ! Tu es énervée ?” demanda maman.           

“Je me suis sentie mal, très mal. Regarde-moi, et tu le verras bien”.  

“En effet, dit la vieille dame, j’ai tout de suite remarqué que vous aviez la mine défaite, mais je ne disais rien pour ne pas vous impressionner...” Elle était si gentille cette pauvre grand-mère ! 

Qu’aurait-elle fait si elle avait été ma mère ? Je suis sûre qu’elle m’aurait soignée, servie, ce soir-là et aimée. Il n’en fut pas question. Maman acheva de m’étourdir en me reprochant mon hypocrisie ; le fait de me taire dans l’intention de lui dévoiler les choses peu à peu pour ne point l’effrayer était pour elle un signe d’hypocrisie. Et elle me tourmenta en accusant l’Association de tous les maux possibles et en me traitant de parfaite idiote, parce que j’y allais, etc. Mais elle se garda bien de diminuer mes tâches à la maison.

Après avoir préparé leur dîner — car à cette époque, déjà, je ne mangeais jamais le soir —, débarrassé la table et fait la vaisselle, je me mis enfin au lit. Grandes fièvres nocturnes, sensations d’étouffement, crampes et un sentiment infini de mélancolie...     

Je sentais “que mes voix ne m’avaient pas trompée”, comme disait la pu-celle d’Orléans, et que si “ma mission venait de Dieu”, Jeanne d’Arc, dont j’avais renvoyé la conférence pendant deux ans parce qu’une voix intérieure me disait que ce jour-là il me serait arrivé quelque chose d’irréparable, avait maintenu de son côté son engagement d’être celle qui m’aurait avertie à l’heure de ma mise en prison, de mon supplice.      

408> Plus de batailles ni de victoires à remporter, mais seulement la prison et la souffrance. Plus d’étendard du Christ à agiter au-dessus des foules, mais seulement la croix où il me fallait monter. Plus de flamme d’apostolat public, mais seulement la flamme d’un bûcher de souffrance qui me consume depuis onze ans sans jamais me consommer. Maintenant j’étais devenue tout à fait Maria de la Croix. La sainte guerrière, qui a couronné à Reims le faible Dauphin, venait me couronner de la couronne d’épines.      

Lorsque l’on nous enlève notre chère tâche dans la vigne du Seigneur, on souffre intensément. J’avais défendu à tout prix ma liberté d’œuvrer pour le Seigneur. Et maintenant c’est lui qui me l’enlevait... Après on comprend le grand honneur qui nous est fait lorsque Dieu nous témoigne de la sorte sa confiance et son amour. Mais au début on souffre énormément. C’est l’une des heures du Gethsémani qu’il nous est donné de vivre en premier au cours de notre Passion. Ah ! Comme il nous est difficile de dire entre les larmes : “Que ta volonté soit faite !”

Dans la nuit de souffrance physique, morale, spirituelle, aux côtés de maman qui dormait béatement, n’ayant même pas la possibilité de pleurer ouvertement, je me réfugiais dans le Christ, et lui, comme il avait fait avec Catherine de Sienne, me dit : “Tu demandais de faire face et de punir les défauts d’autrui au-dessus de toi et tu ne t’es pas aperçue que tu as demandé amour, lumière et connaissance de la vérité, car je t’ai déjà dit que l’amour était d’autant plus grand là où grandissait la souffrance et la peine, en sorte que celui qui grandit dans l’amour grandit aussi dans la souffrance”. Et comment aurais-je pu espérer grandir davantage dans l’amour alors que Dieu me donnait son propre lit, son propre trône, son propre autel : la croix ?  

Après les premières heures d’angoisse, cette idée descendit en moi comme un baume qui inonda mon âme et la rendit désireuse d’accomplir le sacrifice. “Ce n’est pas celui qui dit : “Seigneur, Seigneur” qui entrera dans le Royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père”.          

409> En modifiant un peu le texte, il me semblait, que l’on pouvait m’attribuer les paroles qui avaient été adressées à l’apôtre Pierre : “Lorsque tu étais jeune tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu le désirais. Lorsque tu seras vieux tu tendras la main et quelqu’un d’autre te mettra la ceinture et te conduira là où tu ne voudrais pas”. Ainsi, entraînée et encouragée par mon Maître, je tendais les mains pour prendre la croix que le Père m’imposait, et aussitôt la maladie me vieillissait, je devenais incapable de bien des choses, et je me trouvais à la merci de tous à cause de mes besoins physiques, moraux et spirituels.      

Ah ! Si les gens pouvaient se rendre compte combien la maladie nous laisse désarmés entre les mains de tous, nous les pauvres malades qui dépendons constamment de la bonne grâce d’autrui ! Des besoins physiques avec tout ce que cela comporte d’avilissant. Des besoins moraux avec tout ce qui les accompagne de mélancolie et de solitude, que si peu de gens savent soigner. Des besoins spirituels avec toute la nostalgie qu’ils éveillent en nous à l’égard des liturgies que nous ne verrons plus, pour les sacrements que l’on nous donne avec une telle parcimonie, pour les maîtres spirituels qui nous manquent, pour tellement de choses dont nous aurions besoin, tandis que les épreuves s’accumulent et que la maladie crée en nous des tentations nouvelles et de nouvelles faiblesses... Combien de choses y aurait-il encore à dire sur la maladie ! Mais elles viendront sous ma plume à l’occasion. Je ne veux pas aller trop vite.   

Au matin, lorsque j’essayais de me lever à l’heure habituelle, ce fut impossible. Je restais donc au lit jusqu’à 9 heures et j’y serais encore si maman ne m’avait pas appelée et ordonnée péremptoirement d’aller acheter le lait que la laitière n’avait pas apporté. Je me levais au prix d’une immense fatigue. Mon cœur était dans des conditions épouvantables. La tête me tournait, les jambes tremblaient, j’étais toute courbatue comme si on m’avait fait subir une flagellation. Je descendis au rez-de-chaussée. J’avais la respiration haletante et le cœur battait avec précipitation dans toutes mes veines. Chaque marche que je franchissais me donnait l’impression que mon cœur était plus lourd que jamais, et il se balançait comme si j’allais le perdre".

Le style

Ce texte emploie le style parlé avec ses éventuelles redites nécessaires à la mémorisation des points importants. La ponctuation se fait par les intonations de l’oratrice et non par la lecture, il faut parfois s’habituer à cette contrainte.    

Mais ce qui surprendra le lecteur, sur la forme, est la maîtrise du style épique et cette constante de la narration qui ne s’attarde pas aux détails historiques mais s’attache à rendre sensible le descriptif spirituel.         

Pendant deux heures, Maria va donner cette conférence avec toutes les douleurs d’une angine de poitrine.

LA CONFÉRENCE.         
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III° année

Année 1932-1933

Notre Sire Dieu premier servi !     
Il faut besogner quand Dieu veut.
Travaillez et Dieu travaillera !      

Ste Jeanne d’Arc

Jeanne d’Arc

160> Quand, après de longues années de misère et de douleur, après des périodes tourmentées et incertaines pendant lesquelles toutes les énergies d'un peuple semblent éteintes et stagnantes et toutes les vertus essentielles d'une lignée ont été brisées, l'heure de la résurrection sonne. La puissance de Dieu éveille la créature souveraine capable d'accomplir l'œuvre prophétique.        

Amoureusement formée par l'Éternelle Bonté, dotée de tous ces dons d'intelligence, d'audace, d'intuition qui lui sont indispensables pour accomplir sa mission, elle bondit soudain hors de la foule amorphe qui avance laborieusement sur son chemin sans but ni idéal. Comme une étoile soudainement apparu dans un ciel sombre, la sublime créature se détache et s'élève au-dessus de tous, elle devient la lumière de toute une lignée. Dans sa volonté, elle unit toutes les aspirations confuses des masses, elle sait leur donner une direction et une impulsion, et cette volonté et cette impulsion elle les lance contre ses ennemis et ses destins adverses, et combat, et gagne, et atteint le sommet idéal laissant dans l'histoire une trace lumineuse, à l'humanité un exemple d'audace, à la nation un don de vie.

Heureux sont ces peuples, bénis de Dieu, qui dans les heures les plus angoissées et troublées voient un sauveur jaillir de leurs rangs, et encore plus heureux si au lieu d'entraver son chemin ils le suivent et l'aident de leur consentement. Personnages lumineux, ils ont révélé l'ardeur de leur pensée et l'audace de leur action sur toute une époque et une histoire, et leur vie héroïque demeure comme avertissement et un socle,
161> comme un point de départ d'une nouvelle période glorieuse, comme signe de rédemption, comme un phare lumineux qui ne s'éteint pas lors de la survenance des tempêtes sociales.      

En leur nom et pour leur nom, les nations entreprennent des œuvres de puissance et devant leur silhouette les haines et les petites divisions nationales se taisent, car la fascination du chef dure au cours des siècles et ainsi, toujours plus claire, se révèle et brille sur les foules.  

Cette haute destinée de rédemption d'une lignée est, en général, réservée aux créatures viriles, puisque l'épée et la politique sont bien des attributs masculins. Mais quand d'un peuple, que l'excès du bien-être ou l'oppression de l'étranger ont dégradé et que les défaites ont démoralisé, la créature géante ne peut plus surgir, alors la bienveillante Providence donne l'esprit et le cœur, le bras et le sentiment masculins, à une femme inquiète, et fait d'elle une meneuse de foules, une souveraine de peuples.     

Soutenue et guidée par l'aide divine, la douce créature avance sur le chemin que le Seigneur lui confie. Elle va, consciente et sereine, confiante et tenace, surmontant les répugnances, affrontant des heures cruelles, pleurant parfois en secret et dans le cœur, la douleur qu'elle doit nécessairement supporter. Et dans les mains faibles l'épée guerrière ne faiblit pas. Elle n’a pas la pensée troublée, elle n’a pas la foi qui s’amollit en l'âme pieuse, mais plutôt, fixée au but. Elle continue sa mission et avance, avance sur le chemin voulu par l'Éternel sans s'arrêter, sans peur bien que son chemin soit une épreuve. 

La femme chef de tout un peuple est bien sûr une figure rare, car son ingéniosité la conduit plus facilement à être la conseillère de l'homme et de son cœur, intermédiaire entre la terre et le ciel, mais bien que rare elle a aussi existé et, dans les temps lointains ou proches, royaumes et peuples durent leur libération, leur résurgence à l'héroïsme et à la ténacité féminine. Tantôt ces intrépides sont des créatures cultivées et expertes dans l'art de gouverner, des reines que le destin a très tôt rendues veuves ou unies à un époux lâche ou déficient, des esprits déjà ouverts aux sciences les plus difficiles. Plus souvent encore, ce sont des âmes ardentes d'amour de la patrie et de la terre et de foi en Dieu, qui dans cet amour et dans cette foi trouvent la lumière, la force, la solution nécessaire à chaque défi.       

162> Une figure resplendissante, parmi celles-ci, est Jeanne d'Arc, un exemple unique de ce que peut être la prompte réponse d'un cœur pur et pieux à la volonté suprême. La question est de savoir si elle est française d'origine comme de naissance ou si elle est d'origine italienne, comme l'ont suggéré de récentes études historiques, venant d'une famille noble bolognaise que les luttes entre le parti Bentivoglio et celui des Gozzadini avait forcé à l’exil, perdant toute leur fortune[5]. Cependant, j'aime la considérer comme d’origine italienne, figure brillante exprimée par notre race héroïque et poétique, audacieuse et mystique. Les saints n'ont pas de patrie, il est vrai, car leur patrie est le paradis, mais les fidèles ont une patrie et je saisis avec une grande satisfaction l'idée de l'origine italienne de cette douce héroïne.    

Ce qui est sûr, c'est que lorsqu'elle nait dans le petit village de Domrémy dans le diocèse de Reims, dans cette Lorraine si sauvage dans ses montagnes et si belle dans sa riche plaine, les siens étaient réduits à une honnête pauvreté qui tirait du champ et du troupeau ce qui était nécessaire à la vie. Dans la maison plus que modeste qu’entourait un potager, dans le petit village blotti sur la colline verdoyante de frênes et de chênes parmi lesquels se dressent les clochers pointus de la petite église de Sainte Marguerite et du sanctuaire de Notre-Dame de Bermont où se dresse encore le frêne ombrageant la fontaine des fées et où bruisse avec des soupirs qui ressemblent à des mots la forêt de Chenu, dans toute la région, il semblait et semble encore qu'un destin singulier se profile.       

La Lorraine, terre inondée de sang au cours des siècles, semblait et semble encore murmurer, avec le gargouillement de la Meuse blonde et le bruissement des vieux chênes, des paroles de prophétie et de mystère comme un lointain écho des anciens oracles proférés par prêtres païens.       

Depuis des siècles, de telles prédictions de guerre et de paix n'étaient plus prononcées dans les nuits lunaires entre la lueur des torches et la rougeur du sang des victimes. L'empire de Rome d'abord, puis le christianisme, avaient annulé le culte barbare druidique. Par des voix sans mensonges plus puissantes, devait être confiée à ces bois une nouvelle prophétie de sang et de victoire. La guerre et la paix seraient nécessaires pour en faire une réalité comme la victime, l'holocauste innocent qui échouerait, immolé à ces dieux humains qui ont pour nom ingratitude et envie, férocité, trahison, égoïsme, infamie.    

En 1412, lorsque Jeanne ouvrit ses yeux clairs et rieurs à la lumière, la France, déchirée par des factions à l'intérieur, attaquée à l'extérieur par ses ennemis les plus féroces, les Anglais, perdait chaque jour
163> une bande de terre et de son meilleur sang et, passant d'un roi lâche à un roi dément, elle devint de plus en plus une terre de conquête et de douleur. Pendant des années, Paris n'avait pas eu de monarque dans ses murs, car il s'était réfugié dans des endroits plus sûrs, et sa souveraineté était plus de nom que de fait, car il lui manquait la bénédiction divine, la consécration, le sacre du Dauphin à Reims, la ville berceau et le tombeau de la royauté de France.      

Il faut garder à l'esprit l'état mental des foules de cette époque, profondément croyantes et superstitieuses à la fois, pour qui le caractère sacré du couronnement royal - effectué par un évêque sur l'autel de Dieu au son des trompettes et des cloches qui annoncent à leurs sujets que le chrême sacré a oint le front du souverain, et que le roi, l'épée tirée et la main sur l'Évangile ouvert, a juré de protéger son peuple, - prit une importance si grande et si forte qu'elle dépassa toutes les rancunes privées et rassembla toutes les volontés pour en faire une barrière contre les forces coalisées des ennemis et des malheurs. Dans un État désorganisé comme la France de 1400, à la merci des pires fléaux depuis plus de cinquante ans, on peut imaginer ce qu'étaient la misère et la terreur.        

La nature autour de Domrémy était belle : la forêt ressemblait à une cathédrale avec ses dômes d'émeraude et un sol fleuri. La fontaine chantait si doucement, jaillissant du flanc de la montagne, battant sur la pierre qui sonnait et bruissant parmi les herbes au pied du frêne centenaire. Lieu de conte de fées que la populace croit habité par des fées et qu'une ancienne légende dit être le point de départ d'une humble fille qui aurait sauvé la France.        

La forêt était belle, et le regard pur de Jeanne, une enfant blonde et fleurie, s'y sera divertit pendant que le troupeau paternel broutait l'herbe émeraude. Mais le pain était rare parce que les champs dévastés par les soldats donnaient peu de grain, et le sommeil était troublé par les clameurs de la guerre, les gémissements et les halètements des blessés. Triste était la vie parmi tant de mères en deuil, parmi tant d'épouses veuves avant l'heure, parmi tant d'orphelins. Redoutable était l'avenir parce que l'ennemi avec le pain et la vie pouvait voler la nourriture de l'esprit : la foi, étant l'envahisseur protestant
[6] et donc opposé et ennemi de l'Église de Rome. 

Lorsqu'une nation traverse des heures d'épreuve terrible, même les cœurs innocents subissent le contrecoup, et l'esprit d'enfant mûrit avec précocité tandis que le cœur effrayé se réfugie en Celui qui tout peut.
164> Il ne faut donc pas s'étonner si, pensant au lendemain incertain, Jeanne, plus que des amusements heureux avec ses pairs, aimait la verte solitude pour prier pour la paix à la terre de France. La prière qu'un cœur innocent qui s’élève vers le ciel trouve une réponse rapide sur le trône de Dieu. Sur les lèvres des enfants est la parole agréable au Seigneur, et leurs petites mains levées et suppliantes sont les meilleurs aimants pour attirer les bénédictions divines, les meilleures défenses contre la douleur méritée. Il semblerait que, comme des encensoirs balancés par une cohorte d'anges, leurs petites âmes ne soient dignes que d'exhaler des parfums reconnaissants envers Dieu et parmi les innombrables prières qui montent de la terre au ciel, - laissant derrière elles les supplications des adultes alourdis par l'orgueil , de l'égoïsme, de la dureté -, seules les leurs, pures et innocentes, peuvent s'élever rapidement comme des flèches d'amour, ramassées par les armées angéliques, quelle plus belle chose trouver pour offrir à l'Éternel. C'est l'innocence d'Abel, c'est la simplicité des petits qui obtiennent souvent le miracle que l'on désirait en vain.   

Et de la prière confiante qui s'épanouit dans la solitude de son bois natal, sera lentement passée au royaume délicieux de la fantaisie. 

N'était-ce pas le coin que les gens appelaient les Fées ?        

Peut-être que les fées descendent encore pour danser des chants de Noël sur l'herbe fleurie ?        

En chantant, disent les récits historiques, en chantant des chansons pieuses, Jeanne, bergère de doux moutons, s'attardait près de l'arbre et de la fontaine dite des fées, peut-être dans l'espoir secret et enfantin de voir leur figure fugace et éthérée. Mais cette habitude innocente pèsera avec la force d'une condamnation inexorable dans le procès injuste qui la condamnera au bûcher en tant que sorcière.    

Mais bien d'autres figures spirituelles, entourées de splendeurs d’un autre monde, ont dû apparaître à ses yeux avides loin de la forêt et de la source, loin du frêne magique bruissant dans les vents des collines.       

L'innocence a conduit Jeanne à la prière confiante, la prière a conduit Jeanne à la confiance, la confiance à la gloire, la gloire au martyre, le martyre à Dieu.       

Mais si cet arrêt enfant au frêne des Fées pèsera avec la force d'une condamnation inexorable dans le procès inique qui s'est soldé par le verdict qui l'envoie au bûcher comme une "sorcière", quel poids aura cette condamnation sur ceux qui ont voulu la voir unie au diable et n'ont pas reconnu ses paroles d'un autre monde et dans ses œuvres surhumaines, l'origine de son pouvoir ?
165> Ce sont les œuvres de l'homme qui dénoncent par quels esprits, l'esprit d'un homme est possédé et dirigé. Celui qui a établi une union avec l'esprit du Mal ne peut accomplir les œuvres du Bien, tout comme celui qui est possédé par le Bien ne peut accomplir les œuvres du Mal.   

Et les "voix" de Jeanne sont les voix de Bien. Seuls les juges achetés du tribunal de Rouen, les ecclésiastiques influençables pour qui la vie de Jeanne, si spirituelle qu'elle obtient la compagnie et la direction d'un archange et de deux saints, est un reproche, peuvent avec douze chefs d'accusation tenter de souiller l'innocente du titre de "sorcière".        

Seuls les rationalistes modernes, fruits secs de notre époque qui est la négation du surnaturel, peuvent classer Jeanne parmi les "hallucinées".        

Quand un phénomène ne s'explique pas, il est très facile de condamner, très facile de railler, pour masquer cette incapacité.

Mais les "Voix" de Jeanne étaient et sont l'une des plus hautes manifestations de cette communion des esprits qui lie le ciel et la terre dans un cercle d'affection au centre duquel se trouve Dieu, le Tout-aimable et Tout-aimé.  

Les "voix" de Jeanne disent aux incroyants qu'il y a un au-delà, ils disent aux faibles qu'il y a une Force, aux rationalistes qu'il y a une science plus grande que la leur, aux cruels qu'il y a un Juge, aux bons qu'il y a un Père. Surtout ils disent que Jeanne était une fille de Dieu et que cette filiation, elle l’a augmentée à la perfection avec sa spiritualité que ni la gloire humaine ni le malheur humain ne pouvaient corrompre et affaiblir.    

Certains se demanderont : "Pourquoi elle ?" Par la volonté incontestable de Dieu qui cueille les âmes comme des fleurs pour son jardin, peu nombreuses parmi les masses, généreuses, soucieuses de l'entendre et prêtes à le suivre.

Jeanne, enfant pure, gaie et croyante, au seuil de l'adolescence, a son premier appel surnaturel.

Le jardin paternel est baigné de lumière et emplis de sifflets et de piaillements, le soleil de juin qui dore les récoltes et étale des touches de couleurs sur les fruits pas mûrs des vergers, le remplit d'un souffle chaud en cette heure pleine de midi. Un vent qui sent le blé mûr, les nids sous les combles, remue les roseaux tremblants de la bordure qui frappent les rubans des feuilles avec un bruit de soie froissée.

Une voix se fait entendre dans le vent : "Jeanne, sois bonne, va souvent à l'église".        

166> Les iris clairs et sereins de Jeanne cherchent autour d’elle qui a prononcé ces mots.         

Rien... Juste un éclair de lumière.       

Est-ce le soleil sur le miroir de la rivière qui a créé cette splendeur éphémère ou un être mystérieux et incorporel, formé uniquement par une condensation de lumière, a-t-il survolé l'humble jardin ? 

Jeanne ne sait pas. Mais elle obéit, prie et devient meilleure.

Une année passe et à nouveau, dans le jardin calme, une grande lumière brille et dans la lumière que seul un miracle fait que l'œil l’accepte, trois personnages apparaissent.     

"Les visages avaient tous des flammes vives et des ailes d'or et l'autre si blanche qu'aucune neige n'atteint ce degré" dirait Dante pour les décrire.      

L'un parle : "Jeanne, je suis Michel. Va chez le roi de France, chasse les Anglais. Libère la France, fait couronner le roi à Reims. 

Va, fille de Dieu, va. Moi et les saintes Marguerite et Catherine sommes avec toi pour te guider". 

Le roi, la guerre, les milices, les massacres. Des mots pleins d’effroi et de souffrance. Elle, illettrée, ignorante de l'art politique et du commandement, timide et modeste, fleur des champs habituée à conduire les doux troupeaux et vivre entre la solitude du bois et le calme de la maison, elle, à la tête d'une armée, une jeune fille sans défense contre tous les désirs, conductrice d'un peuple sans autre sceptre que sa pureté, conseillère d'un roi sans autre lumière que celle intérieure alimentée par son âme fidèle.

Et d'où lui viendra tant de force ? Devant le chemin singulier que lui indique l'archange Michel et qui brille de sang et de douleur, le délicat caractère féminin est consterné mais le cœur invincible, que même la flamme ne pourra pas incinérer car il brûle d'une chaleur qui surpasse toutes les autres. Elle remporte alors sa première bataille et dans le silence et le secret de cette période initiatique qui dura six ans : de douze à dix-huit, elle, sous la conduite des voix célestes, progresse dans la piété, dans la prudence, dans la bonté de vivre afin que à l'heure des preuves, personne ne puisse nier sa mission surnaturelle.     

167> Les voix célestes ne lui apprennent rien d'autre, car, plus que la science humaine acquise dans les livres, pour réussir le combat, il faut une science spirituelle qui soit lumière et guide. Rien d'autre, car, pour racheter les cœurs et les âmes, plus que la force et la puissance, il faut une bonté qui ne se lasse pas et ne se plie pas aux compromis confortables. Rien d'autre, car, pour triompher des destinées adverses, plus que des armes il faut être revêtu de force et de sérénité puisées dans des régions d’un autre monde vers lesquelles on ne monte qu'avec les ailes de l'obéissance et du sacrifice.     

Pendant six ans, Jeanne se prépare à sa mission. Ses voix, pendant six ans, l'instruisirent sur la seule science vraiment utile : celle de l'esprit. Pureté, obéissance, sacrifice pour en nourrir l'esprit afin que, parvenu à la vie parfaite, il puisse guider la créature dans les embuches humaines.     

Le cœur humain de Jeanne pleure sur son destin élevé, terrible, sublime. Mais ce cri est comme de l'eau qui trempe l’acier en fusion.

La vie coule jour après jour comme le lin de la quenouille, les mois et les années coulent comme la vague d'un fleuve inépuisable qui coule dans l'éternité, la vie continue entre la maison et le potager, le bois et l'église, entre la chapelle Notre-Dame de Bermont et le frêne plein pour elle de voix mystérieuses. Suspendue entre terre et ciel, vivant deux vies, elle sent se déchirer chaque jour un fil d'affection terrestre tenace et avec lui un morceau de cœur tandis que la force de Dieu l'investit et pousse sur la voie qui aura pour terme le martyre.  

Sa dix-huitième année arrive dans une splendeur de beauté et de printemps, et dans un dernier élan de volonté surnaturelle, ses saints la choisissent comme une fleur de la paisible terre natale pour la lancer dans le tourbillon de la lutte et de l'histoire. Pleine d'une nouvelle audace, elle, illettrée et timide, a quitté l'habit rustique d'une bergère et s'est vêtue d'un costume masculin. Avec les tresses blondes resserrées sous le couvre-chef, avec un éclat impérieux dans les yeux clairs et la persuasion dans la voix rieuse, tout seule et impuissante, elle se présente au seigneur de Baudricourt et demande à être admise en présence du roi. Le rire méprisant du capitaine bravache ne lui fait pas peur, de même que les offres galantes des chevaliers séduits par son charme juvénile ne la dérangent pas. Plus rien ne lui fait peur et le peuple, pour une de ces sympathies prophétiques et instinctives des foules, applaudit cette fille qui dit vouloir rendre la paix à la France au nom de Dieu.         

Emmenée à Chinon où le Dauphin est réfugié, elle le reconnaît bien que caché parmi les nombreux courtisans et, sans trouble,
168> le secoue de la paresse dans laquelle il est tombé, l'incite à se battre, ravive en lui un éclair d'amour patriotique et de dignité royale. Dieu veut la France libre de l'envahisseur, rendue à son roi et à sa foi, en avant donc car "Sire Dieu doit toujours être servi en premier et il faut s'occuper quand Dieu veut ! Travaillez et Dieu travaillera avec nous". C'est l'audace des saints dans ces paroles, des saints qui se sentent des instruments mus par Dieu et qui reconnaissent que la main éternelle qui les guide ne peut se tromper. À elle l'épée et le commandement, et au nom de Dieu elle gagnera ! Une audace sublime qui n'a pas d'égal.         

Depuis plus de soixante-dix ans la France est à la merci de l'ennemi et le trône miné vacille, les capitaines incapables ne peuvent résister à l'ennemi pressant et aux factions internes.   

L'aide inattendue de ce messager de Dieu devait être accueillie avec joie. Mais l'envie élève immédiatement la voix et commence son intrigue. Il insinue au monarque tremblant que Jeanne doit être une sorcière, donc nuisible à sa prétendue mission qui sera la ruine plutôt que le salut du pays. La jeune fille est traduite devant une assemblée d'évêques et de théologiens. Elle répond calmement à toutes les questions subtiles, et l'Esprit de Dieu est sur ses lèvres. Une fois le soupçon vénéneux tombé, le groupe de lâches envieux en suscite un autre encore plus inique. Sa pureté virginale est remise en question et on la proclame unie avec le diable par un horrible mariage afin d'atteindre son but. À la nouvelle épreuve, plus douloureuse que la première, sa pureté triomphe, mais l’escadron sinistre en aurait trouvé bien d'autres pour l'embrouiller et la faire tomber, car les petits hommes ne pardonnent jamais à ceux qui, par leur stature morale, dominent les foules et, incapables d'atteindre leur hauteur, ils cherchent par tous les moyens à les entraîner dans la même poussière dans laquelle ils s'enroulent ennuyeux comme des mouches, odieux comme des couleuvres rampantes.       

Ceci et rien d'autre est la raison de certaines guerres impitoyables, sans quartier, pendant lesquelles, utilisant tous les moyens licites ou illicites, il n'y a pas de répit, où aucun repos ou repentir n'est connu, mais avec les dents et les ongles, avec de la bave et avec du poison on mord, blesse, empoisonne l'existence des meilleurs, coupables seulement d'être meilleurs, supérieurs en bonté, intelligence, culture à la plus grande partie des gens. Tout le monde, d'Abel au Christ, et du Christ à aujourd'hui, tous les bons, les saints, les purs, les sages ont trouvé cette basse guérilla et ce poison sur leur chemin, et ont dû se tenir sur le terrain répugnant
169> penchés sur la charité de Dieu et essuyant avec des larmes la boue pestiférée et sale avec laquelle ils essaient de corrompre et d'abrutir l'image divine très évidente en eux.  

Et Jeanne l'a aussi trouvé dès les premiers pas de son chemin.    

Mais le peuple, le peuple fatigué de la guerre et de l'oppression, est avec elle et manifeste bruyamment dans les rues en demandant le chef et ne se calme pas jusqu'à ce qu'elle apparaisse sur la place, vêtue d'une armure d'argent, avec l'épée trouvée, selon l'indication céleste, sous l'autel de la Vierge à Fierbois, l'épée qu'elle brandit dressée sur le cheval noir qui piétine tandis qu'elle lance ses phrases incisives à la foule comme des flèches enflammées, comme de la poix ardente.        

Comme est loin la patrie, la verte forêt, le troupeau paternel ! Désormais, plus de voix de fontaines et de murmures de feuillage, mais la clameur de la guerre et les cris du peuple ; non plus le fuseau et la houlette dans la main féminine, mais l'épée et la bannière blanche sur laquelle brille au soleil le nom de Jésus et de Marie. Et le peuple, jusque-là séparé en partis et factions, se rassemble, resserre les rangs, fusionne les énergies, de mille cœurs fait un cœur, de mille volontés fait une seule volonté, de mille amours fait un seul amour, et à l'idée de la petite ville natale substitue celle d'une patrie toute aussi chère, de sorte que l'âme nationale française est née juste sous son empire féminin pour lequel il est si doux de se battre.       

Les Français, que les haines de village rendaient jadis ennemis les uns des autres, se sont recomposés et ont retrouvé le visage adorable de la Patrie. Et Jeanne, pour eux et en leur nom, se lance dans la lutte, suivie du peuple armé et prêt à redresser la tête. Et sous son poing féminin si doux et si ferme, si rigide dans la discipline, si audacieux dans le combat, si suppliant dans la prière et inexorable dans la bataille, vole de victoire en victoire.    

Atteinte après une marche victorieuse, Orléans assiégée depuis plusieurs mois et à bout de forces, avec la stratégie d'un vieux soldat, elle ouvre les hostilités et, bien que blessée par un carreau d’arbalète, continue le combat jusqu'à la défaite des troupes ennemies. Ses saints la regardent dans son galop débridé derrière les hordes anglaises et bourguignonnes, et le sang dégoulinant sur l'armure d'argent la décore de vifs rubis.  

Lorsque l'ennemi a disparu des environs, belle comme un archange, Jeanne entre dans la ville, épuisée et suivie des troupes et des citoyens. Encore couverte de poussière et de sang, elle se rend à la cathédrale pour s'arrêter en prière d’action de grâces et d’offrande au Dieu des armées.     

170> Mais c'est un moment de répit dans la course héroïque qui dure depuis des mois, un moment près de la source de toute énergie. Et tandis qu'elle prie et adore, les rangs de l'armée se gonflent de maintes épées qui reconnaissant en elle l'envoyée de Dieu, jure de la suivre ou de mourir. Puis la marche triomphale reprend. Les Anglais sont vaincus à Patay comme à Troyes, comme à Orléans, comme en bien d'autres lieux, et partout où apparaît l'oriflamme blanche que couronne le nom du Christ, la victoire plane sur le champ souillé du sang et des épées.  

Le 17 juillet Reims, ville sainte de France, est libérée. Le 18 dans la glorieuse cathédrale, sous les arcades gothiques tendues vers le ciel comme pour emporter avec elles les prières des mortels, près des tombeaux des ancêtres, avec l'ancien cérémonial de St Rémy, le Dauphin est couronné roi des Français sous le nom de Charles VII. Debout sur les marches de l'autel, son épée nue, Jeanne, créée comtesse du Lys, s'élève ce jour-là au-dessus de la forêt ondoyante des bannières, et sa tête blonde, que le casque ne cache pas, brille comme déjà auréolée, mais dans les yeux clairs, toujours clairs comme des morceaux de ciel, une larme se forme et tombe, suivie de beaucoup d'autres et tombent sur l'armure d'argent. Jeanne pleure à l'heure du triomphe.   

Son esprit, désormais ouvert non seulement aux grandes "voix" mais aussi aux murmures de l'au-delà, pressent qu'après ce moment de gloire humaine, le martyre humain l'attend. 

Elle pleure sur sa jeune vie si proche de la fin et de quelle fin !       

Elle pleure de la nostalgie de sa mère lointaine, elle pleure parce qu'elle prévoit que sa conquête sera inutile, inutile parce qu'elle est sans défense contre ce roi qu'elle a ramené sur le trône.        

Elle pleure sur la France qu'elle voit, dans l'immédiat et dans l'avenir lointain, vouée de plus en plus à la décadence et à l'erreur.        

Elle pleure sur les vivants et les morts.          

Elle pleure parce qu'elle est une femme et, si ses saints la soutiennent dans le combat et lui donnent un courage viril, le cœur viril est toujours féminin et se plie parfois pressé par une vague de larmes.      

Elle pleure surtout parce qu'elle sent qu'après avoir conquis sa Terre de France, elle doit maintenant conquérir le Ciel de Dieu par une bataille intime et surhumaine : la plus difficile de toutes les batailles faites jusqu'à présent, et devra lutter contre le dépit des envieux, la surdité des morts de l'esprit, la duplicité des bénéficiaires,
171> la cruauté des ennemis, la super cruauté du peuple et du roi, qui ont tous eu d'elle et ne savent rien lui donner dans la dernière heure sauf moquerie, indifférence, torture.     

C'est la deuxième affliction de Jeanne dans sa vie héroïque de fleur d'audace. 

Il en reste deux autres, de plus en plus amers, devant le sourire béni et éternel du Ciel.        

Et la première, très proche désormais, sont les larmes les plus amères qui seront versées lorsque Dieu aussi se taira, et avec Lui ses "voix". Le cœur sera alors seul dans l'agonie et la douleur. Même Dieu se retire à certaines heures, dans les plus profondes, dans celles qui pèsent le plus lourd dans la balance éternelle.        

Les âmes sont éprouvées dans ces heures de tourment, comme l'or dans le creuset royal, et seules celles qui sont d'un caractère parfait en sortent plus parfaites qu'avant.

L'action de Jeanne touche à sa fin, la mission pour laquelle elle a été arrachée à ses bois de rêve est presque accomplie.      

La France a reçu de l'humble et haute créature tous les dons : le Roi, l'indépendance nationale, l'union du peuple, la résurrection de la foi, de la valeur, de la pureté, mais avec l'égoïsme des bénéficiaires elle en réclame encore un : Paris, et un autre sort la lui prépare sans que la France sache, pour l'instant, ce qu'elle est et de quelle valeur elle est entourée. 

En attendant l'holocauste qui se prépare et sera le chrême de l'âme nationale, le peuple enivré de victoires, comme quelques mois auparavant il était anéanti par les défaites, réclame la libération de Paris.         

Qu'importe si celle qui lui a donné le triomphe signale qu'elle n'est pas préparée au combat ? Qu'importe si l'armée est fatiguée et a besoin de repos ? Qu'importe si l'ennemi est écrasant et qu'il faut le prendre par surprise ? Le peuple veut Paris, la nation veut Paris, et le roi est avec le peuple et avec la nation ; et dans l'ombre, pendant ce temps, les courtisans, qui ont toujours détesté Jeanne, qui détiennent déjà l'argent de la trahison dans leurs mains, fomentent, avec toutes les ruses, la demande frénétique.

Et ce fut la bataille immature et ce fut la défaite et ce fut la trahison.        

La trahison des siens, la trahison du roi.       

Le roi et le peuple ont tout eu, maintenant il est facile de vivre et de prospérer ; perdons donc l'instrument qui nous a donné le bien-être et la couronne !

172> Sous les murs de Compiègne, par une nuit noire comme les cœurs que l'envie ronge, la trahison a lieu. Les siens l'arrêtent et la vendent aux ennemis, et le roi s’en désintéresse, le roi qui, plus que tout autre, a pu constater la réalité de la mission de la vierge guerrière, le roi laisse faire la terrible accusation de sorcière lancée contre elle, et sorcière, à cette époque, signifiait la mort sur le bûcher.     

Et voici la prison de Jeanne ; seule, blessée, face à la meute en colère d'ennemis étrangers et d'ennemis français, enfermée dans la boue humide et sombre, menacée dans son honneur, accusée d'envoûtement. En vain elle tente de contrer les douze accusations que lui portent les soixante et onze juges du tribunal ecclésiastique, payés par ses ennemis quarante francs par jour pour la perdre. Elle fait appel en vain au roi qui a tant reçu.        

En vain, elle envoie une pétition au Pontife. Il ne reste plus de temps au messager pour arriver à Rome.     

Et Jeanne vit seule sa longue agonie de vivante, en bonne santé, de jeune femme destinée à mourir. Et elle pousse son troisième cri.        

Seule comme le Christ au jardin, plus seule que lui car personne ne descend pour la consoler. Elle doit aussi lutter avec elle-même pour continuer à croire que ses voix et ses saints étaient vraiment des "voix" et des "créatures de Dieu". La lutte pour ne pas céder, car la prison la conduit au doute, et la raison et la foi vacillent dans la triste transformation.   

Se battre pour ne pas nier, ne pas mentir, ne pas insulter Dieu et ses saints. Luttez pour ne pas désespérer. Satan qui ne pourrait pas l'avoir autrement, tente un dernier piège. Mais il ne gagnera pas car Jeanne appartient à Dieu !   

Pendant ce temps, sur la place du marché de Rouen le bûcher est levé car la bête humaine a soif de sang, et au matin du 17 mai 1431, alors que toutes les roses s’exhalent au soleil, et sur les troncs, que la guerre a foudroyés, de nouvelles branches naissent, et que les bois sont pleins de nids, et que le ciel sourit haut et pur, dix mille soldats anglais construisent un mur et un bastion de lances autour du très haut bûcher et le roi, la France, le peuple ne sait pas comment arracher de ce poteau, la jeune victime qui leur a donné que du bien. 

Grande, mince, blonde et blanche comme un lys, vêtue d'une tunique blanche, pieds nus, avec des cheveux qui voilent ses douces épaules, Jeanne grimpe sur la haute pile de fagots et s'appuie contre le tronc qui la domine, tandis que les cordes rapidement la serrent et que déjà la torche est fumante au pied du bûcher. Tout à l'heure dans la cellule humide, après un an de privation, le prêtre est revenu vers elle avec le sacrement divin et avec lui maintenant, ses "voix" reviennent au bûcher et sèchent ses dernières larmes.

173> Parmi les flammes qui sentent la forêt et qui lui rappellent l'odeur des bois de son enfance et du foyer domestique, l'odeur du four où le pain fait par sa mère sort chaud et bon car c'est un don de Dieu, elle se réjouit et revoit les esprits surnaturels. C'est la joie, la paix, la certitude d'être sauvé, c'est la gloire éternelle qui les accompagne.        

Et alors, au milieu des cris stridents de la flamme avide de brûler sa chair, elle voit scintiller le visage du "Seigneur Dieu, toujours le premier servi", et l'âme va vers lui, flamme parmi les flammes, flamme vers la Flamme, avec le dernier cri : "Jésus, Jésus, Jésus".      

Seigneur ! Je ne suis pas un apologiste qui veut élargir les forces humaines des héros au-delà de l'humain. Par conséquent, j'accepte et je crois ce que les historiens contemporains disent du dernier moment de la Pucelle d'Orléans, c'est-à-dire comment, malgré sa résignation et sa force, elle ressentit de la répulsion pour la mort atroce qui l'attendait et pleura à la dernière heure, se réfugiant dans le Christ, son seul amour et sa seule consolation. 

Tant d'enseignements nous ont été laissé par la fille pure et héroïque avec son amour, sa pureté, son obéissance, avec son sens du devoir et sa promptitude à l'accomplir, avec l'humilité du cœur, avec un héroïsme poussé jusqu'au martyre, avec un patriotisme qui fait d’elle la rédemptrice de la France et la gardienne de la foi chrétienne en elle, la sauvant de la réforme protestante. Elle nous apprend à vivre et à bien vivre de manière chrétienne dans les divers états auxquels Dieu nous destine. Elle nous apprend à rester fidèles à notre mission, même si chaque mission est croix et calvaire avant de devenir résurrection et béatitude. Elle nous apprend à regarder vers le ciel pour avoir la lumière et le réconfort dans toutes les luttes et décisions, mais quand sa vie, sa vocation sont pratiquement terminées et qu’elle n'est plus qu'une pauvre enfant tremblante sur le bûcher, elle, avec son cri et ses pleurs, nous enseigne à bien mourir.         

Cri humain et compréhensible qui la rapproche de notre pauvre humanité faible et douloureuse et fait d'elle notre sœur dans la souffrance mortelle qui nous fait souvent vaciller et sangloter devant les douleurs évidentes ou secrètes que chaque âme rencontre sur son chemin.     

Dans ce cri est l'amour et la nostalgie de la lointaine caresse maternelle désirée en vain à l'heure suprême, il y a la vision du toit natal, des frères, des jours paisibles, il y a l'amertume de la trahison et de l'abandon, et la pitié pour les bourreaux et les oublieux. Et ce cri qui n'est pas le désespoir, qui n'est pas la rébellion, nous enseigne et nous avertit pour les heures les plus profondes de la vie.         

174> Ceci nous dit la vanité des récompenses humaines, la fugacité des honneurs humains, la souffrance de ceux qu'une volonté divine entraîne à l'action qui n'est pas, n'est pas, croyez-le, semée d'honneurs et de roses mais semée d'une amertume épineuse.       

Ce cri que personne, sauf la flamme, ne voit et ne sèche, nous dit comment à l'heure où l'âme se tord sur un bûcher parfois plus atroce que celui du bois brûlant pour ne pas désespérer, pour ne pas se rebeller, pour ne pas renier sa mission ou comme vierge ou comme épouse ou comme mère ou comme apôtre, il faut se réfugier dans le Christ, dans le Christ l'ami, dans le Christ consolation, dans le Christ la force, dans le Christ amour, en Christ paix et béatitude de l'âme héroïquement fidèle.

18-12-1932

La dernière, celle où la crise d'angine de poitrine m'a coupée aux premiers mots. Celle qui marque mon cloître.

C'est le dernier jour où j'ai quitté la maison. 

Alors moi aussi je suis allé au bûcher de la douleur.

 

 

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Fiche mise à jour le 11/10/2021.

 

 



[1] Maria de la Croix est le nom d’âme victime de Maria Valtorta.

[2] Dans son Autobiographie, Maria Valtorta se compare souvent à la violette. Cela prendra un sens particulier lorsqu’elle aura sa vision inaugurale le 22 avril 1943 : celle d’une violette au pied de la Croix.

[3] Gemma Galgani, dont le prénom veut dire pierre précieuse, a été surnommée la « passiflore de Lucques »

[4] La maison de Savoie est celle qui règne théoriquement en Italie à l’époque de Maria Valtorta. Le roi Humbert II, fantoche de Mussolini, fut destitué à la libération au profit de la République.      
Les Bienheureux de la Maison de Savoie, sont :
Les Bienheureux Humbert III de Savoie (+1189), comte de Savoie qui se retira à l’abbaye d’Hautecombe. Bienheureux Boniface de Savoie (+1270), évêque de Belley. Bienheureuse Marguerite de Savoie (+1464), tiers-ordre dominicaine. Bienheureux Amédée IX (+1472), Duc de Savoie. Bienheureuse Louise de Savoie (1462-1503), sœur de Louis XI. Marie-Christine de Savoie, reine des Deux-Siciles (1812-1836). Elle n’était que Vénérable à l’époque de Maria Valtorta.

[5] Luttes pour la domination de Bologne qui eurent lieu aux environs de l’an 1400. Ces études historiques italiennes n’ont pas laissé de traces semble-t-il dans la tradition française.

[6] La scission avec Rome n’intervint qu’un siècle pus tard, donnant naissance à l’anglicanisme.